Dans ces régions, l’industrie, qui satisfait bien juste aux besoins les plus pressants, est presque entièrement abandonnée aux esclaves[36], et ne s’exerce que sur les produits qui s’offrent pour ainsi dire d’eux-mêmes. Le minerai de fer qui se ramasse en beaucoup d’endroits à fleur de terre, l’or qui, principalement autour de Bourré, invite au lavage du sable, le sel qui se voit par bloc dans le désert, la glaise qui fournit les briques et les poteries, — telles sont les seules ressources empruntées directement au sol même.

[36] Notamment l’agriculture, laquelle n’emploie qu’un seul outil, pioche à manche incliné.

Les autres opérations (tannage, tissage, fabrication de savon, etc.) sont celles que la culture grossière du pays ou la garde des troupeaux indiquent dès l’abord, ou bien sont venues à la suite des conquêtes musulmanes.

Quant aux productions de l’industrie européenne, de l’industrie anglaise surtout, elles arrivent là sans éveiller la moindre émulation. Il y a trop d’intermédiaires inconnus entre une simple aiguille telle qu’elle sort de nos fabriques et le morceau de fer d’où les Africains savent que nos ouvriers la tirent. A Timé, un des fils de son hôtesse, montrant à M. Caillié un morceau d’étoffe de couleur, donné par le voyageur à la bonne vieille, lui demanda qui avait fait ces fleurs sur l’étoffe. Apprenant que c’étaient les blancs, il reprit en conservant son sérieux : « qu’il croyait qu’il n’y avait que Dieu qui pût faire d’aussi belles choses. » — Il ne leur vient pas à l’idée de rivaliser avec les blancs.

Tous, ils aspirent à se donner le moins de mouvement possible, non pas, comme les européens en faisant faire leur ouvrage à l’air, à l’eau, à la vapeur : mais en augmentant le nombre des machines humaines qui manœuvrent pour eux, à leur commandement.

La seule activité est l’activité commerciale. Et ici encore, malgré les fatigues de la marche et le poids des fardeaux, aucune idée d’amélioration ne se fait jour. Il n’est pas question de chemins. Quant aux rivières, elles se passent le plus souvent à gué ; c’est grand hasard, si quelques ponts chancelants dispensent parfois de ces dangereuses traversées. Les transports sont lents et pénibles, sur la tête des hommes et des femmes, ou tout au plus à dos d’ânes, de mulets où de bœufs à bosse, ou, dans le désert, de chameaux. Le cheval paraît réservé pour la selle. Quant à la navigation sur le fleuve, il suffit de nous rappeler qu’elle est, comme l’agriculture, stationnaire et par la même raison.

Nulle idée du mieux, nulle recherche, nulle invention : aucune initiative de réforme ; aucune direction scientifique et utilitaire ; règne absolu des habitudes anciennes ; règne absolu des vieillards qui les représentent, et par qui la chaîne des traditions est tenue entre les générations mortes et les générations naissantes.

Hommes et femmes, enfants et vieillards ont, à l’avance, chacun leur rôle, et le répètent tel que l’ont dit leur père et leur mère, tel que le répéteront leurs fils et leurs filles. Les choses sont, pensent-ils, pour être comme elles sont ; et de fait, elles sont comme elles ont été. Tel homme ou telle femme sont nés pour être menés au marché et criés à l’enchère, quand tel autre homme où telle autre femme ont besoin de faire de l’argent, — ou bien pour être donné en indemnité, en paiement de bail, en dot. Tout cela leur paraît invariablement arrêté pour jamais, comme le cours de la lune par lequel ils comptent les mois et les années. Il en est de même de l’assujétissement de la femme à l’homme.

Leurs courses commerciales leur montrent partout mêmes couleurs de peau et mêmes coutumes religieuses ou civiles, ne portent pas à leurs illusions la moindre atteinte : enchantés de leur pays, ils supposent que nous autres blancs, nous habitons, tous sous un même chef, quelques misérables îles au milieu de la mer[37], et que nous aspirons à nous emparer de leurs belles campagnes. Pour eux, non pas seulement l’Amérique, mais l’Europe elle-même est encore à découvrir.

[37] Cette idée provient sans doute de leurs relations avec les Anglais de la côte.