— Quant au voyageur, nous savions d’avance que son récit ne répondrait le plus souvent aux questions des savants que par des renseignements vagues ; s’il cite des champs de fleurs blanches, le botaniste voudrait qu’il en décrivît les étamines et le pistil, qu’il en déterminât le genre et l’espèce ; s’il rencontre à plusieurs reprises des pierres auxquelles il suppose une origine volcanique, le minéralogiste voudrait savoir si ce sont des trachites ou des basaltes, etc. Ces questions ont leurs conséquences. M. Caillié note avec le plus grand soin la nature du terrain tel qu’il croit pouvoir la déterminer à la simple vue. Mais on sait que, pour ces sortes d’observations, il ne suffit pas toujours de voir, il faut toucher, et toucher avec les pierres de touche que les découvertes chimiques mettent aux mains des observateurs. Il en est de même des autres remarques d’histoire naturelle, de géologie, de pathologie, comme aussi de langues et de mœurs. M. Caillié n’est ni linguiste, ni moraliste, ni naturaliste, ni chimiste, ni géologue, ni médecin. Toutefois, c’est un courageux éclaireur qui a dénoncé à l’attention de l’Europe des peuples et des pays oubliés. Son exemple trouvera et a trouvé déjà des imitateurs.

LA CHASSE AU LION.

Le plus bel animal de la création, à mon avis, c’est le lion. Il est l’image de la force intellectuelle chez la bête, de l’audace et du raisonnement : de la force, parce que nul mieux que lui ne peut résister à tous les quadrupèdes ; de l’audace, parce qu’il est doué de cette qualité au suprême degré ; et enfin du raisonnement, parce qu’il sait être généreux ou cruel, suivant l’occasion.

De toutes les ménageries connues, de toutes les cages des jardins zoologiques du monde, le plus beau spécimen de lion qui ait jamais existé depuis vingt ans était et est encore, sans contredit, le lion Brutus, appartenant au dompteur Peson, que tout Paris a vu et admiré. Ce monstrueux animal, qui eût pu, d’un coup de griffe, arracher la poitrine de celui qui le cravachait à certains moments de la représentation belluaire, se contentait de hausser la crinière et de cligner de l’œil, preuve évidente qu’il dédaignait ce sentiment qu’on appelle la vengeance.

Le roi des animaux a, comme qualité inhérente à son espèce, l’affection la plus cordiale pour sa famille et pour ses enfants, mais je n’en dirai pas autant de sa compagne, qui assiste bien souvent, placide et impassible, à un combat entre son « époux » et un rival préféré.

La race léonine tend à disparaître comme celle de tous les carnassiers dangereux. Nous sommes loin de l’époque où cinq cents lions étaient introduits à la fois dans l’amphithéâtre-cirque de Rome, — lors de l’inauguration du second consulat de Pompée, pour y être massacrés par les belluaires ou déchirés par leurs congénères. C’est Pline qui affirme le fait : on doit le croire.

Les lions africains sont les seuls connus, car c’est seulement sur le sol torride de cette partie du monde que naissent et grandissent les rois des animaux. Les voyageurs dans l’Afrique australe ont publié de nombreuses descriptions de leurs chasses aux lions. Anderson, Gordon Cumming, Jules Gérard, Bombonnel, Chassaing, Chéret, Livingstone ont tous été les héros de ces chasses excentriques qui demandent de l’audace et encore de l’audace. Les récits de ces « entreprises aventureuses » ont été publiés dans des volumes qui, à eux seuls, forment des bibliothèques. Je ne raconterai pas ce que l’on peut trouver dans les livres de ces voyageurs émérites. Je crois plus opportun de donner ici de l’inédit et je trouve cet élément de succès dans la correspondance d’un de mes amis — un héros inconnu — qui a voyagé dans l’Afrique australe et a rapporté de ces excursions lointaines des documents à l’aide desquels on peut intéresser le public le plus blasé.

« La première fois que le rugissement du lion frappa mon oreille, je fus saisi d’une terreur insurmontable. J’étais couché sous ma tente de voyage et je me levai d’un bond pour mieux écouter au dehors.

» Je ne m’étais pas trompé : c’était bien le cri rauque du roi des animaux. Le quadrupède ne devait pas être à plus d’un mille de notre campement. Je compris que le carnassier avait senti les émanations de nos chevaux et des bœufs destinés à traîner les chariots sur lesquels se trouvait notre bagage. Il fallait se mettre en état de défense, et j’ordonnai à mon guide boschiman de prendre les précautions nécessaires. Il se hâta de faire resserrer le cercle formé par les véhicules, au centre desquels il ramena les moutons et les bêtes de trait. Cela fait, nous attendîmes, perchés sur les chariots, l’approche du ou des carnassiers, car il nous semblait que les ennemis de notre repos étaient en nombre.

» Les rugissements léonins se rapprochèrent de plus en plus ; à un moment donné, cependant, le silence se fit. C’était une menace imminente : le danger était devant nous. Mais où le voir, où le deviner ? La nuit était obscure, quoique parfois la lune se montrât à travers les nuages. Pendant une de ces « éclaircies, » un natif placé près de moi pour me passer mes armes de chasse et les charger au besoin me poussa le coude et me dit dans son langage :