Ce récit émouvant n’est pas le seul que nous puissions raconter à nos lecteurs.

» Un jour, raconte le même auteur, un homme de ma suite revenait d’un kraal voisin de mon campement ; il s’éloigna un peu du sentier battu pour tuer à l’affût, près d’une source, un springbock, si faire se pouvait. Quand il parvint à cet endroit, le soleil était déjà très-élevé. Ne voyant pas de gibier, le nègre alla poser son fusil près d’une roche et, après s’être désaltéré, alluma sa pipe et finit par fermer les yeux. Lorsqu’il se réveilla, quelle ne fut pas sa terreur en voyant un énorme lion couché à trois pas de lui et le regardant fixement !

» L’épouvante avait glacé la voix du chasseur : il respirait à peine, et quand il recouvra sa présence d’esprit il songea à ressaisir son arme afin de tirer sur le roi des animaux. Le lion avait surpris ce mouvement et avait poussé un rugissement terrible. Le nègre fit encore un ou deux essais, mais le fusil se trouvait hors de sa portée ; il dut renoncer à s’en emparer, car le félin ouvrait démesurément sa gueule chaque fois que l’homme remuait la main. La journée s’écoula de cette façon. La nuit vint. Le lion n’avait pas bougé de place et les heures s’écoulèrent dans cet horrible supplice moral.

» Vers midi, le Hottentot vit le lion se lever tranquillement et, le cou tourné de son côté, se rendre à la source pour s’y désaltérer.

» A ce moment suprême, une bande de cavaliers boschimen parut à l’horizon : le lion entendit le bruit que produisaient les pas des chevaux et crut prudent de se jeter dans un fourré qu’il traversa rapidement pour pénétrer dans le forêt.

» Le Hottentot était sauvé, mais ses cheveux crépus avaient blanchi dans l’espace de vingt-quatre heures. »

Je terminerai cet article par un fait qui m’a été raconté par le commandant Garnier.

Un Arabe des environs de Guelma apprit un matin qu’un grand vieux lion à crinière noire s’était montré dans les environs de son douar. On avait construit des fosses dans lesquelles le vieux carnassier ne voulait pas se laisser prendre, et il décimait chaque nuit le bétail du canton. L’Arabe quitta un jour la battue qui s’opérait dans la montagne et alla se poster près d’un ravin. A peine avait-il fait deux cents pas qu’il se trouva face à face avec le lion. Au moment où il armait son fusil, son arme fut tordue, il fut jeté sur le dos, les deux épaules entre les griffes du lion, qui le regardait fixement ; c’en était fait de lui sans un de ses camarades, nommé Ahmed-Zim, qui avait vu ce qui se passait. Sans prendre son fusil, sans même songer aux pistolets qu’il portait à sa ceinture, n’écoutant que son amitié pour son compagnon, il vola à son secours et sauta intrépidement sur le lion, le yatagan au poing. Il frappait d’estoc et de taille, et ceux qui accouraient vers le lieu du combat n’osaient pas se servir de leurs armes, de peur de tuer leur courageux ami. Un d’eux cependant, plus hardi que les autres, parvint à fracasser la tête du lion d’un coup de pistolet tiré dans l’oreille à bout portant.

Le lion abattu pesait deux cent cinquante kilos. Sa peau était déchiquetée en lanières et le sang en ruisselait de toutes parts.

Ahmed-Zim n’avait reçu aucune blessure, mais son ami avait le bras et les épaules affreusement déchirés.