» Le lion avait traîné le cadavre de notre compagnon à environ six cents mètres de notre camp, le long du courant d’eau, au milieu d’un taillis de roseaux et d’arbres morts emportés par les inondations.

» A des foulées nombreuses, je compris que le carnassier n’était pas loin de nous. Les chiens débouchés s’élancèrent en avant et nous les suivîmes, le doigt sur la détente de nos carabines.

» Tout à coup nous nous trouvâmes au milieu d’une sorte de clairière à l’extrémité de laquelle, adossé contre l’angle d’une souche déracinée, était un énorme lion tenant sous une de ses pattes les restes informes du malheureux Tato et frappant ses flancs avec sa queue, dans le paroxysme de la fureur, — quærens quem devoret.

» En apercevant l’animal féroce, mon sang bouillonnait de rage, mes dents claquaient, mais j’étais cependant maître de moi. Je me sentais prêt à répondre à l’attaque du carnassier s’il s’élançait sur moi.

»  — Tu vas mourir, mon vieux lion ! » lui disais-je in petto.

» Et j’épaulai l’animal.

» Une seconde après, j’avais fait feu et une balle traversait l’épaule du meurtrier de Tato.

» Il tomba sous le coup, puis se releva. Je l’achevai en lui logeant une seconde balle en plein crâne.

» Lorsque nous pûmes prudemment approcher de ce splendide animal, nous reculâmes d’horreur. Le ventre du pauvre Tato était ouvert et ses entrailles sortaient toutes sanglantes. La tête détachée du tronc gisait à trois pas du corps : le bras droit était dévoré et l’épaule déchiquetée comme avec un râteau.

» Le lion fut dépouillé par mes Boschimen, et sa peau fut emportée au campement, tandis que les amis de Tato creusaient une fosse pour l’y enterrer. Au milieu du deuil que causa la mort du serviteur fidèle, on éprouva cependant la joie de voir sa fin terrible vengée par le chef blanc, et tous les Boschimen me baisèrent la main en signe de respect. »