Au Maroc, comme au Sénégal et à Koulikoro, on trouve quelques euphorbes cactoïdes ; aucune d’entre elles ne pénètre au Sahara. On a cité une forme de ce groupe (E. crassa) à Rio de Oro où elle a pu être plantée ; je ne crois pas qu’il en existe sur le littoral de Mauritanie, du moins entre Saint-Louis et le cap Blanc.
Les plantes grasses ne se contentent pas d’emmagasiner l’eau, comme le fait une outre ; elles la conservent combinée chimiquement à divers produits organiques, tout au moins comme eau d’hydratation. Cette combinaison exige une assez grande dépense d’énergie qui suppose des périodes végétatives de quelque durée. Il est probable que, au Sahara, les conditions de la vie sont trop dures, et que le travail capable de donner naissance à de grands organismes, comme les Cereus mexicains, est impossible.
En tout cas, l’absence de ces formes de cactus au Sahara, leur peu d’importance dans la zone sahélienne contrastent singulièrement avec ce que l’on connaît des déserts du Sud africain et des déserts du Nouveau Monde où elles sont un des traits essentiels du paysage. Cela peut inspirer aussi quelques inquiétudes sur la réussite des figuiers de Barbarie que l’on a cherché à introduire en quelques points, en Aïr notamment. Peut-être, cependant, réussiront-ils à Agadez qui est dans la zone sahélienne.
Lianes. — Un fait assez surprenant est la présence au Sahara de lianes, type végétal qui caractérise habituellement les formations forestières. Les exemples les plus nets sont fournis par le Dœmia cordata R. Br., le Salvadora persica L. et quelques autres plantes dont les rameaux s’enroulent fréquemment les uns autour des autres ; peut-être la coloquinte, avec ses longues tiges rampantes et ses vrilles, doit-elle être rattachée à la même catégorie. On sait, depuis Schenk, qu’il y a parmi les lianes un certain nombre d’espèces qui sont en train de s’adapter à un nouveau mode d’existence et qui vivent dans un milieu découvert. Ces lianes, en régression, se trouvent surtout au voisinage de la forêt ou tout au moins de la galerie forestière, et l’on en peut conclure probablement que ces galeries, dont on trouve des traces jusque dans l’Aïr et l’Adr’ar’, se sont étendues naguère à travers le Sahara le long des oueds, lorsqu’ils étaient vivants. Ceci aiderait à comprendre la distribution de certains végétaux ; une véritable liane, le Cocculus Leæba D. C., une des formes les plus essentielles de la zone sahélienne et du bassin du Nil, se retrouve dans le Tidikelt. On ne voit guère comment elle aurait pu y parvenir dans l’état actuel des choses.
Les graines. — Le mode de dissémination des plantes au Sahara mérite quelques remarques. Les plantes à fruit charnu ont habituellement leurs semences répandues par les oiseaux frugivores ; à part quelques vautours, il y a peu d’oiseaux au Sahara ; aussi les fruits comestibles sont-ils rares ; le Balanites ægyptiaca, le Salvadora persica ne se rencontrent guère que par hasard en dehors de la zone sahélienne ou de l’Ahaggar ; pratiquement ils font défaut dans le vrai désert.
Dans les pays où les mammifères sont abondants, nombre de végétaux ont des fruits accrochants qui se fixent à la fourrure des herbivores et sont disséminés par eux sur de larges surfaces. Il y a peu de mammifères au Sahara, partant peu de plantes qui usent de ce mode de transport et ceci nous fournit une bonne limite pour le désert ; dès que, remontant vers le nord, on arrive à la lisière des hauts plateaux, on constate qu’une infinité de graines se fixent après les vêtements ; au réveil, on trouve, accrochés à ses couvertures, des fruits d’ægilops, de daucus, de luzerne. Pareil ennui est inconnu au Sahara. Vers le sud, les choses sont tout aussi nettes ; aussitôt qu’on aborde la zone sahélienne les graines accrochantes se multiplient. La plus célèbre, et la plus odieuse aussi, est l’insupportable kram-kram des Européens, l’ouedja des Touaregs, le karenguia des Bambaras, l’initi des Maures : cette graminée (Cenchrus echinatus L., du moins dans la région de Tombouctou et en Mauritanie) forme des champs entiers, immenses et dont la traversée à pied quand, après la saison des pluies les graines sont mûres, est difficile, douloureuse même. Il est impossible de camper dans une prairie de karenguia, et les rares points de la brousse, dans le Tegama notamment, où manque ce végétal désagréable, sont repérés avec soin et sont les points d’arrêt obligés des caravanes. Une pince qui permet d’arracher les piquants crochus du fruit des Cenchrus, qui, quoiqu’on fasse, se fixent dans la peau, fait toujours partie de la trousse chirurgicale que tout Touareg du sud porte sans cesse sur lui, au milieu de ses amulettes.
Au Sahara, le vent est certainement le seul agent important de dissémination des graines ; il est d’ailleurs un agent fort actif : le 18 septembre 1906, après un fort coup de vent d’est, en plein tanezrouft, nous avons été gênés par un vol de moustiques dont les larves sont, comme on sait, aquatiques : le point d’eau le plus proche, In Azaoua, était à dix heures de marche ; par temps calme, ces agaçantes bestioles ne s’éloignent jamais de plus de quelques cents mètres de leur lieu de naissance. Les graines, qui ont la vie plus dure, doivent être entraînées plus loin.
Aussi la plupart des graines du Sahara sont-elles munies d’organes qui favorisent l’action du vent ; ce sont des graines anémophiles. Chez les stipées (drinn-n’si), une longue arête plumeuse, le plus souvent à triple branche, couronne la semence ; dans les tamarix comme chez les asclépiadées, une aigrette plumeuse est attachée à chaque graine. Dans les Cassia (séné) la gousse, très aplatie, donne une bonne prise au vent ; les plantes qui, à la maturité de leurs graines, se dessèchent complètement et se laissent rouler au moindre souffle, ne sont pas rares non plus : elles reproduisent le cas, plutôt un peu aberrant en France, du chardon rolland (Eryngium). Dans ce dernier groupe de formes où la plante entière est le jouet du vent, les capsules qui contiennent les graines restent souvent closes tant qu’elles sont sèches : la moindre pluie les fait ouvrir et les graines, bien protégées jusqu’au moment favorable où elles sont mises en liberté, germent sitôt échappées du fruit. Les exemples classiques de ces adaptations désertiques sont la main de Fatma (Anastatica hierochuntica, L.) et la rose de Jéricho (Asteriscus pygmæus, Coss.).
Quant aux champignons[121], des gastéromycètes surtout, qui semblent avoir en général une aire de répartition très vaste au Sahara, la petitesse de leurs spores, qui ont seulement quelques millièmes de millimètre de diamètre, explique leur facile dissémination.
Bien que a priori, la chose paraisse peu vraisemblable, il semble qu’il faille attribuer un certain rôle, dans la distribution des plantes, aux eaux courantes ; à chaque crue, des graines sont entraînées au loin et ceci explique probablement l’importance que les Touaregs attribuent à l’examen botanique dans la reconnaissance des oueds. Lorsque nous avons traversé le tanezrouft de Tin Azaoua à l’Ahaggar, la brume nous a obligés à marcher assez longtemps à la boussole ; arrivés à un thalweg qui, d’après la direction suivie, ne pouvait être que l’oued Endid ou l’oued Silet, nos guides, que le peu de transparence de l’air empêchait de voir les hauteurs qui leur auraient permis de se repérer au premier coup d’œil, nous ont affirmé que nous étions dans l’oued Silet parce qu’il y avait quelques irak (Salvadora persica). Plus en amont du même oued, près de Tibegehin, ce bel arbuste forme presque une forêt ; il manque à Abalessa et dans l’oued Tit dont l’oued Endid n’est que la prolongation.