Les cultures. — Dans toutes les régions où les pluies tropicales tombent en quantité suffisante (500 mm.) pour permettre la culture régulière des plantes alimentaires, les villages sont nombreux et chacun d’eux est entouré d’une zone débroussaillée de 4 à 5 kilomètres de rayon où l’on sème les céréales. Les noirs, avaient sans doute remarqué, dès longtemps, l’appoint apporté par les légumineuses à la fertilité du sol : en tout cas, dans le débroussaillement, ils épargnent souvent certains acacias. La limite de cette zone des cultures régulières coïncide avec la limite nord de la zone soudanaise.
Dans la région du Tchad, le Dagana est la dernière contrée dont la production agricole suffise à peu près à la vie des habitants ; ce Dagana est traversé par un bras du Bahr El Ghazal, l’oued Massakory, où les puits ne dépassent pas la profondeur de 3 mètres : tous les habitants du pays, 11000 Arabes plus ou moins métissés et à demi sédentaires, se sont groupés sur les deux rives de cet oued.
Plus à l’ouest, cette limite passe auprès du poste de Chirmalek ; autour de ce tout petit village, que nous avons cherché à reconstituer pour permettre à des fantassins d’aller sans trop de peine de Gouré au Tchad, les ruines de villages fortifiés sont nombreuses : depuis quelques années, les habitants ont émigré vers le sud. Je ne crois pas qu’il faille voir dans ce fait la preuve d’une péjoration du climat : à la limite de la zone soudanaise, la pluie n’est pas tous les ans suffisante pour assurer la récolte ; le mil y produit toujours moins que dans les pays mieux arrosés. Mais le sédentaire a besoin avant tout de sécurité ; pour se l’assurer, il ne recule pas devant un surcroît d’effort, soit en bâtissant sa demeure sur des rochers souvent peu accessibles, soit en se fixant dans des régions même peu hospitalières, mais éloignées des bandes de pillards : Rabah avait rendu intenables les états bornouans et ce n’est que depuis la destruction de sa puissance à Koussri, le 22 avril 1900, que les villages voisins de Chirmalek, situés trop au nord, ont été délaissés.
La culture essentielle de ces régions du nord du Soudan est celle du petit mil (Bechna) ; le gros mil ou sorgho (Gafouli) n’a d’importance que plus au sud.
Les procédés de culture sont très simples et très primitifs : lorsque le sol est sablonneux, ce qui est le cas le plus fréquent à cause de l’abondance des ergs morts ([fig. 69]), le cultivateur se sert d’une sorte de houe dont le manche très long lui évite la peine de se baisser ; à chaque pas, il laisse retomber son léger instrument, creusant un trou de quelques centimètres de profondeur ; l’aide qui le suit, un enfant ou une femme, y jette quelques graines qu’il enterre avec le pied. Parfois, lorsque le sol devient argileux et par suite un peu plus résistant, comme dans les alluvions des dallols du Tahoua, on a recours à une sorte de ratissoire dont la lame est en croissant. Quelque soit le mode de culture employé, les noirs évitent avec le plus grand zèle toute possibilité de surmenage. J’ai traversé l’Adr’ar’ de Tahoua à l’époque des semis, en juin 1906. Dès la pointe du jour, vers six heures, on attend que le soleil ait acquis un peu de force ; il ne sied pas de travailler quand il fait froid. A sept heures, on se met à l’œuvre ; à huit heures du matin, le soleil est déjà haut, tout le monde cherche l’ombre d’un arbre pour faire la sieste qui dure jusque vers cinq heures du soir. A six heures, le jour tombe et il faut songer à rentrer dîner. A l’époque la plus chargée de l’année, maîtres et serviteurs travaillent à peu près deux heures par jour.
Lorsque le mil commence à lever, on fait un vague sarclage ; lorsque la céréale a pris un peu de force, elle pousse très vite et étouffe toute mauvaise herbe : il n’y a plus rien à faire.
Malgré le peu de soins apportés à cette culture, le rendement est superbe ; les diverses variétés de mil, lorsque les conditions sont favorables, donnent une vingtaine de tiges fertiles et rapportent jusqu’à quatre cents fois la semence. Avec nos procédés les plus scientifiquement étudiés, nous sommes très loin, pour le blé, d’une pareille multiplication.
Quoique le produit soit fort abondant, la moisson n’est pas trop pénible : en septembre et en octobre, on récolte chaque jour les épis les plus mûrs ; le gros travail, découpé en une soixantaine de petites tranches, est aisé à supporter.
La fréquence des termites oblige, pour conserver le grain, à quelques précautions : les épis, lorsqu’ils sont secs, sont placés dans de grands récipients, les « canaris », construits parfois en terre comme ceux que montre la [planche XXVII.] C’est un modèle assez répandu au Soudan, avec quelques variantes dans la forme : au Koutous par exemple, les « canaris » sont beaucoup plus petits ; leur plus grand diamètre, vers le sommet, ne dépasse pas 1 mètre ; leur hauteur est à peine de 2 mètres ; ils ressemblent à de gigantesques creusets de chimiste.
Souvent la matière employée change, et le grenier à mil est construit en nattes et en paillassons. C’est alors un grand panier facile à transporter quand le village se déplace. Ses parois seraient un obstacle facile à traverser pour les termites ; force est de l’éloigner du sol avec quelques branches et quelques grosses pierres qu’il faut balayer souvent pour empêcher l’ennemi d’y construire ses galeries.