I. Irrigations naturelles. — De Mopti à Ansongo (800 kilom.), le Niger traverse une région où les pluies sont rares ; mais, en amont de Tosaye surtout, à la faveur du manque de relief, le fleuve déborde chaque année largement et les terrains qu’il inonde, irrigués naturellement, se prêtent admirablement à la culture. Il est bien vrai, comme le fait observer Schirmer [Le Sahara, p. 411], que les parties riches se bornent aux bas-fonds périodiquement envahis par la crue, mais leur surface est considérable ; il y a plus de 800 kilomètres de Mopti à Ansongo, et aux rives immédiates du Niger on doit ajouter la région des lacs voisins de Tombouctou.

Malheureusement si les bords du fleuve sont régulièrement inondés, ce n’est que par les fortes crues que l’eau atteint le Faguibine et les dépressions voisines.

Depuis 1894, le Niger n’est pas monté assez haut pour irriguer les Daounas, et ce n’est que jusqu’en 1897 que les Daounas ont conservé assez d’humidité pour qu’il ait été possible de les ensemencer. Dans cette dernière année, relativement défavorable, il y a été récolté, d’après les renseignements de Villatte, environ 26000 quintaux de blé ; le mil et le riz avaient eux aussi donné de forts produits. Il serait intéressant, par quelques travaux hydrauliques, de régulariser cette production.

Fig. 65. — Le moyen Niger.

Les plateaux de Bandiagara et de Hombori, d’après les indications du lieutenant Dulac.

La culture du blé est une exception dans la vallée du Niger et paraît localisée au nord-ouest de Tombouctou ; les principales céréales sont le mil, le riz et parfois le maïs. Ces cultures sont très loin d’avoir l’importance qu’elles peuvent atteindre. Le pays a été dépeuplé par les conquérants noirs et les ruines abondent partout. Les quelques Sonr’aï qui subsistent sur les bords du fleuve, abrutis par la longue insécurité du pays, sont d’une lâcheté et d’une paresse extraordinaires. Lors du rezzou des Ouled Djerir en 1904, les Sonr’aï voisins des postes ont refusé de se laisser armer, prétextant que les jambes avaient été données à l’homme pour fuir. Les années suivantes, ils avaient semé une quantité de riz insuffisante pour leur propre consommation, encore avait-il fallu leur fournir la semence. Pendant près de six mois, autour du poste de Bourem, les indigènes ont vécu de bourgou qui heureusement abonde le long du fleuve (lieutenant Barbeirac). Beaucoup de terres, qu’avant notre établissement les nomades les obligeaient, par la violence, à cultiver, sont abandonnées. On peut cependant dès maintenant constater quelques symptômes de bon augure ; la population se refait, des villages razziés naguère se relèvent de leurs ruines ; surtout leur nombre augmente ; la sécurité plus grande que nous imposons au pays permet aux cultivateurs de vivre par petits hameaux, au voisinage des bonnes terres ; n’ayant plus d’attaques à craindre, ils ne sont pas obligés d’habiter tous de gros villages dont l’emplacement était choisi surtout pour la défense. Chez les noirs comme partout, l’appât du gain est un bon stimulant et depuis que le Mage, un vapeur de 200 tonnes, fait régulièrement la navette entre Mopti et Ansongo pendant trois mois, de décembre à février, le commerce des céréales s’accroît rapidement : dans le cercle de Gao, d’après une conversation du capitaine Pasquier, la production du riz a plus que doublé depuis un an.

Cette vallée du Niger a un magnifique avenir : les cultures vivrières (riz, mil, maïs, peut-être le blé) s’y développent toutes seules et permettent un accroissement considérable de la population. Les cultures industrielles[122] (coton) viendront ensuite et l’on peut prévoir dès maintenant que la batellerie existante sera bientôt insuffisante pour assurer les transports sur le fleuve.

Une difficulté subsiste encore ; la liaison avec l’Europe est défectueuse : le Sénégal n’est navigable pour les gros bateaux que deux mois par an. Lorsque, aux hautes eaux, les vapeurs peuvent remonter le fleuve jusqu’à Kayes, sans rompre charge, le frêt de Bordeaux à Kayes est d’une soixantaine de francs la tonne ; aux basses eaux, il s’élève à 200 francs. Cette nécessité de s’approvisionner, pour un an, de marchandises européennes et de ne pouvoir exporter plus d’une fois l’an les produits soudanais, crée de grosses difficultés commerciales ; cette intermittence dans les moyens de communication explique fort bien qu’aucune banque ne se soit établie dans ces régions, où les règlements à 90 jours sont impraticables. Le chemin de fer de Thiès à Kayes est poussé activement ; cette régularisation dans les moyens de transport permettra au commerce de se développer librement et dans des conditions financières plus normales [François, Bull. Comité Afr. fr., 1908, p. 404-408].

Il reste cependant une question grave à résoudre : à côté de la culture des sédentaires, l’élevage des nomades est une source importante de richesse. Pendant la saison des pluies, les troupeaux trouvent partout des mares d’hivernage et se répandent dans tout le pays, au nord comme au sud du fleuve ; à la saison sèche, les mares permanentes étant rares, beaucoup de nomades sont obligés de se rapprocher du fleuve sur les bords duquel ils séjournent près de cinq mois, dans les régions les plus propices à la culture.