Cliché Posth

56. — UNE FILLE DE EL HADJ MOUSSA.

Tribu Afagourouel, groupe des Ikazkazan.

Les hommes. — Il semblera peut-être irrévérencieux de placer ici quelques mots sur les races humaines qui habitent le Sahara et sa frontière soudanaise. Cette inconvenance paraît nécessaire.

On oublie trop souvent que l’étude des races humaines n’est qu’un chapitre de la zoologie : les caractères anatomiques permettent seuls de définir les groupes fondamentaux de l’humanité. Nul ne songerait à tenir compte, dans l’étude des races de chevaux, de la forme de la selle ou du type de la bride ; la couleur du collier n’a jamais servi à distinguer un king-charles d’un levrier.

L’étude zoologique des races humaines est l’objet propre de l’anthropologie ; les peuplades et les nations que ces races ont formées par juxtaposition, n’ont pour caractères communs que des traits d’ordre psychique, des usages, des traditions et des légendes dont le classement est le domaine de l’ethnographie qui, par sa discipline, appartient aux sciences historiques. Parmi les caractères psychiques communs, l’un des plus faciles à saisir est le langage, qui sert encore trop souvent à la classification des groupements humains : tous les nègres des États-Unis parlent anglais et cet exemple devrait rendre prudent.

On admet aussi bien volontiers, sans discussion, que du contact de plusieurs races peuvent naître des populations métisses formant un groupement homogène dont les caractères seraient, en quelque sorte, la moyenne entre ceux des races dont il est dérivé. Rien n’est moins certain ; il semble établi que lorsque les races sont franchement différentes, les populations métisses doivent être renouvelées presque à chaque génération : les mulâtres ont disparu de quelques-unes des Antilles, en même temps que les blancs. Quand les races sont moins éloignées, la question devient plus douteuse : on a cependant la preuve que, dans l’Europe occidentale tout au moins, à partir de l’âge du fer, et, pour préciser, de l’âge de la Tène, les diverses races qui constituent la population actuelle occupent, à très peu de choses près, les mêmes territoires ; malgré ce long contact, elles ne sont pas confondues ; il est possible à un observateur attentif de retrouver en France, à peine modifiés dans leurs caractères somatiques, les descendants des hommes qui ont habité, pendant le Quaternaire, nos différentes provinces. La vieille race du Néanderthal se rencontre encore dans quelques parties de la Haute-Vienne et de la Dordogne ; la race de Cro-Magnon habite toujours le Périgord. Il ne semble pas que les mensurations, si nombreuses et si précises, du Dr Collignon puissent laisser de doute sur la persistance, pendant un grand nombre de siècles, de ces races, malgré les possibilités, souvent réalisées sans doute, de mélanges entre elles et avec quelques autres.

Il est vrai que pour la race du Néanderthal, comme pour celle de Cro-Magnon, on a des repères précis ; les crânes et les débris de squelettes qui sont les types de ces races sont des objets bien définis, catalogués, dont les moulages authentiques se retrouvent dans toutes les collections ; tout naturaliste, lorsqu’il emploie ces mots, sait ce qu’il veut dire ; il n’ignore pas quelle pièce anatomique peut, en cas de doute, servir à ses comparaisons. On se reporte toujours à la même norme, au même étalon avec autant de certitude que s’il s’agissait du mètre et cette précision rend difficiles les à-peu-près et les bavardages.

En Afrique, nous sommes loin d’une pareille méthode ; aucune race n’est définie. On en est toujours, pour les populations noires tout au moins, à une vague classification linguistique. Les groupements basés sur les caractères du langage ne sont jamais homogènes même lorsque ce langage est bien connu ; au Soudan, ce caractère devient particulièrement inquiétant : les noirs n’ont pas de littérature écrite, et l’usage sur place des manuels et des vocabulaires les plus récents ne donne pas du tout la certitude que les auteurs qui les ont faits, connaissaient vraiment, dans leurs détails, la langue qu’ils ont essayé d’enseigner. Leurs ouvrages rendent certes de grands services au passant, mais il est douteux qu’ils permettent une étude du mécanisme grammatical et des radicaux, assez approfondie pour fixer les affinités des diverses langues de l’Afrique centrale ; dans la région de Zinder, les Européens arrivent assez vite à causer en haoussa avec les Touaregs et les Bellah : ce n’est la langue ni des uns ni des autres et le petit nègre est toujours intelligible ; avec les vrais Haoussas, qui doivent savoir leur langue, c’est une autre affaire et l’interprète devient indispensable.

On a souvent aussi relevé avec soin les différentes modes : la coiffure, les tatouages ont été décrits, avec grand détail, chez les principales peuplades ; ils ont suggéré des rapprochements intéressants, et indiqué des influences manifestes de quelques religions. Les totems ont fait l’objet d’études étendues et Desplagnes a cherché, avec peut-être un peu trop d’audace, à en déduire une histoire générale du Soudan. Il serait absurde de dénier toute valeur à ces indications ; elles doivent être utilisées, avec prudence il est vrai, et plusieurs d’entre elles peuvent éclairer certains faits. Elles n’apportent malheureusement aucune lumière sur les races elles-mêmes. Avant de chercher à reconstituer l’histoire de ces races et de leurs migrations possibles, il semble indispensable de les définir d’abord elles-mêmes, avec précision. Les chiffres que l’on possède sont beaucoup trop peu nombreux pour permettre cette définition. D’après Deniker[150] l’indice céphalique des Haoussas serait 77,3 ; ce chiffre résulte de 13 mesures seulement pour une population de plusieurs centaines de mille, répandue sur de vastes surfaces. Pour les Peuhls qui nomadisent presque de l’Égypte à l’Atlantique, la série mesurée porte sur 37 individus. Depuis huit ans, les chiffres se sont multipliés, mais ce ne sont encore que des commencements d’enquêtes, d’où on ne peut déduire rien de certain. Cependant, tant que les races ne seront pas définies, on ne pourra rien faire de bien sérieux ; on ne pourra qu’ajouter de nouvelles pages à tout ce qui a déjà été écrit : l’énorme amas de documents que l’on possède est à peu près inutilisable parce que l’on ne sait jamais à qui les renseignements se rapportent.