L’amenokal, pas plus que les autres chefs, n’est nommé à vie ; lorsqu’il est en désaccord avec ses électeurs, lorsqu’il a cessé de plaire, il est déposé et remplacé par un chef plus populaire [Cortier, D’une rive à l’autre, p. 282 ; Jean, Les Touaregs du S.-E., p. 159 et 162].

Il n’y a donc pas, à proprement parler, de royauté, mais il existe à coup sûr une sorte de régime féodal ; on trouve partout une caste guerrière de qui dépendent, à des degrés divers de servitude, tous les habitants des terrains de parcours de la tribu noble. Cette organisation semble être un résultat immédiat de la pauvreté du pays ; chez les Kabyles, les vallées sont vraiment fertiles, les villages, qui trouvent facilement de bonnes positions défensives à portée des cultures, sont assez peuplés pour n’avoir pas besoin de protection ; les Arabes des Hauts Plateaux, dont beaucoup sont Berbères, rencontrent presque partout des pâturages et leurs campements restent assez rapprochés pour qu’ils se puissent entr’aider. Les habitants du Sahara central n’ont à leur disposition que quelques oueds à maigre végétation et éloignés les uns des autres ; ils ne peuvent vivre que par petits groupes, et doivent profiter de toutes les aubaines. Lorsque par hasard, un oued du tanezrouft a coulé, ils n’hésitent pas à s’y installer et savent, lorsque le pâturage est vert, se passer d’eau pendant plusieurs semaines : une chamelle donne environ six litres de lait par jour et dans un bon pâturage peut rester plusieurs mois sans boire ; ce lait suffit à tous les besoins des pasteurs.

Dans ces conditions, il est impossible aux Touaregs du nord, Ahaggar et Azdjer, de vivre rassemblés et de s’occuper à la fois de l’élevage et de la défense de leurs troupeaux. La sécurité du pays ne peut être assurée que par des forces de police toujours mobiles ; cette méthode est nécessaire, nous avons dû l’adopter pour nos confins sahariens ; elle justifie amplement l’existence d’une caste guerrière, toujours en route, chez les Touaregs du nord.

Parce qu’elle est d’accord avec les conditions géographiques, la suprématie des tribus nobles et les droits qu’elle entraîne ne sont guère discutés chez les Ahaggar. Dans les pâturages plus riches de la zone sahélienne, l’organisation féodale, qui est moins nécessaire, est supportée avec impatience ; les imr’ad et les bellah se détachent des nobles et ne veulent plus reconnaître pour chef que l’autorité française [R. Arnaud, Rens. col., Comité Afr. fr., 1907, p. 96].

Les caractères ethniques des Touaregs sont assez contradictoires ; leur genre de vie actuel les rapproche des primitifs, et Gautier [I, [ p. 333]] les considère, au point de vue social, comme en pleine sauvagerie. C’est, je crois, une exagération. Leur respect de la femme, leur curiosité pour les choses nouvelles, même leur vague littérature indiquent un certain degré de culture et d’évolution.

Le matriarcat est commun chez beaucoup de peuples primitifs, mais il n’est pas certain que chez les Touaregs il ait le même caractère que chez les sauvages ; il est lié, chez eux, au mariage individuel et à la monogamie ; pour les héritages habituels, le partage se fait entre les enfants du mort. Ce n’est que pour les héritages politiques, pour le droit au commandement, que la parenté maternelle intervient nettement. Encore ceci n’est-il pas général : chez les Ifor’as de l’Adr’ar’, à la mort d’un amenokal, le choix se porte sur ses frères ou sur ses fils et non sur ses neveux [Cortier, l. c., p. 282]. Ce n’est que chez les Touaregs du nord que le droit au tobol est transmis uniquement par les femmes aux fils des sœurs ou des tantes, et cet usage paraît récent ; il ne remonterait qu’à six générations, d’après l’étude détaillée que Benhazera [l. c., p. 94] a faite de la question, confirmant ainsi une anecdote que Duveyrier a racontée longuement [Les Touaregs du Nord, p. 398].

Cette coexistence de faits qui rappellent les mœurs primitives avec d’autres qui indiquent une demi-civilisation peut sans doute s’expliquer par l’histoire. Des monuments, comme la tombe de Tin Hinan à Abalessa, comme les constructions funéraires de Tit, sont la preuve qu’une société berbère assez policée, assez riche, a vécu autrefois dans l’Ahaggar. Les puits souvent bien aménagés du Sahara, dont l’établissement serait actuellement à peine possible, sont, eux aussi, un souvenir de ces temps plus heureux. Réduits à la misère par l’asséchement progressif de leurs vallées, les Touaregs se sont contentés de se maintenir vivants, ne conservant que quelques traits de leur ancienne civilisation ; en même temps que leur pays devenait moins habitable, leurs mœurs évoluaient, donnant l’exemple, assez rare en ethnographie, d’une civilisation régressive.

R. Chudeau. — Sahara Soudanais.Pl. XXX.

Cliché Posth