Le bassin de Tombouctou et le moyen Niger. — En 1899, Chevalier[158], herborisant aux environs de Tombouctou, trouva sur le sable une coquille marine ; quelques jours après, les indigènes lui en apportèrent un grand nombre et lui apprirent qu’elles provenaient de Kabarah où on les trouvait dans les carrières d’où était extraite l’argile qui sert à bâtir les maisons de la ville. Les coquilles seraient abondantes surtout dans une couche de sable, plus compact que celui des dunes et qui repose directement sur des argiles[159]. On a pensé d’abord que, comme aujourd’hui la caurie (Cypræa), ces coquilles avaient été apportées de la côte par les noirs et servaient de monnaie. Cette manière de voir ne paraît guère soutenable : le test est déjà modifié dans son aspect, et les coquilles de Tombouctou sont en voie de fossilisation ; elles sont loin d’avoir la fraîcheur de celles que l’on trouve en Mauritanie dans des dépôts de plage à quelques kilomètres de la côte ; Mabille avait observé que toutes sont de taille plus petite que les exemplaires originaires de l’Atlantique, dont le Muséum possède de riches séries. L’une d’elles (Marginella Egouen) mesure habituellement à l’île Gorée 9 lignes (20 mm.) d’après les indications d’Adanson [Histoire naturelle du Sénégal] ; un de mes exemplaires de Tombouctou n’a que 15 millimètres. Mais les échantillons plus nombreux qui sont, depuis, arrivés en Europe montrent à côté de formes naines des formes de taille très normale, de sorte que l’observation de Mabille perd une bonne partie de son importance. Au surplus l’abondance extrême de ces coquilles (on en trouve plusieurs dans chacune des briques de Tombouctou), ne paraît guère s’accorder avec l’idée d’un transport accidentel.

Il faut donc admettre que ces animaux ont vécu et se sont multipliés à la place où on les trouve aujourd’hui : au Quaternaire la mer a occupé le bassin de Tombouctou. Jusqu’à présent on ne connaît que peu d’espèces appartenant à cette faune. Ce sont :

Marginella marginata Born, = M. Egouen Adan.

M. pyrum Gronovius,

M. cingulata Dillwyn,

Columbella rustica Linné ;

la première seule est commune, mais toutes renferment à leur intérieur des débris indéterminables d’autres mollusques[160] (Cerithes et lamellibranches).

Les deux seuls gisements certains sont Kabarah et les berges du Faguibine, et ceci ne nous permet guère de juger quelle pouvait être l’étendue de cette mer. Heureusement quelques faits permettent tout au moins d’émettre des hypothèses vraisemblables, et d’indiquer de quel côté il faudra chercher la solution de ce problème. La petite carte de la [figure 68] montre que vers le sud les terrains cristallins, depuis Tidjika (Tagant) jusqu’à Tosaye, forment une ceinture ininterrompue, d’altitude souvent notable, parfois rehaussée de plateaux de grès (Hombori), ceinture qui donne bien probablement la limite méridionale extrême du bassin de Tombouctou. Vers le nord les renseignements sont encore bien vagues ; on sait cependant d’une manière certaine que les terrains cristallins dominent dans le Rio de Oro [Quiroga] (cf. ch. I, [fig. 4]), et qu’on les retrouve plus au sud où ils supportent les grès dévoniens de l’Adr’ar’ Tmar [Dereims] ; on sait aussi que l’on retrouve les mêmes terrains d’El Eglab à Taoudenni, où ils disparaissent sous les calcaires carbonifères de la hammada El Haricha [Mussel] (cf. ch. I, [fig. 6]) ; plus à l’est l’Adr’ar’ des Ifor’as, qui se relie à l’Ahaggar, se prolonge vers l’ouest par les plateaux dévoniens du Timétrin presque jusqu’au méridien de Tombouctou, laissant, entre ces plateaux et Taoudenni, un passage pour la vallée de la Saoura, passage où l’on a signalé des grès (Infracrétacé) et des dépôts de sebkha. La région circonscrite par ces terrains anciens correspond en gros au Djouf et à l’Azaouad.

Il est hors de doute que, pendant le Pleistocène, l’Atlantique empiétait largement sur la Mauritanie et qu’un golfe s’étendait au moins à 200 kilomètres dans l’intérieur des terres : des coquilles marines à peine fossiles (Senilia senilis ?) abondent jusqu’à Aleg ; il est possible que, passant entre l’Adr’ar’ Tmar et le Tagant, ce golfe ait été rejoindre la mer de Tombouctou. A défaut de preuves directes, que l’ignorance où nous sommes, même de la géographie de ces régions, empêche de donner, on peut remarquer que, si l’on connaît d’innombrables exemples de transport de mollusques par les oiseaux, ces exemples portent sur des formes d’eau douce qui vont ainsi d’une mare à l’autre, ou bien sur des formes de lagune, des formes d’eau saumâtre, comme le Cardium edule L. des chotts algériens, qui sont adaptées à des variations considérables dans la température et dans la composition chimique, dans la salure du milieu qu’ils habitent. Pour les espèces littorales, mais franchement marines, comme le sont les Marginelles, on a pu parfois, avec beaucoup de patience, habituer quelques-unes d’entre elles à vivre dans de l’eau un peu plus ou un peu moins salée que l’eau de mer ; mais elles ne s’y reproduisent pas. L’abondance des fossiles à Tombouctou semble donc indiquer que l’eau y avait la même composition et la même constance de température que dans l’Atlantique, ce qui ne peut guère s’expliquer que par une communication directe entre le Djouf et l’Océan.

Tombouctou est à environ 250 mètres au-dessus de la mer, mais cette différence de niveau n’est pas une objection : près de Reggio, en Calabre, des assises marines du Quaternaire ancien sont à plus de 800 mètres d’altitude, et l’on connaît sur le littoral de l’Angola des sables à Senilia senilis, l’une des espèces les plus communes du golfe quaternaire de Mauritanie, qui forment le couronnement de falaises hautes de 200 mètres.