Malheureusement, l’usage a prévalu d’appliquer ce mot à tous les sols superficiels des régions tropicales, pour peu qu’ils présentent une teinte rougeâtre, c’est-à-dire qu’ils contiennent un peu de fer. On est arrivé ainsi à englober sous un même nom les produits les plus différents.
Les véritables latérites, provenant de l’altération des roches éruptives, diffèrent des produits similaires de nos climats par deux caractères principaux : en Europe, l’alumine reste d’ordinaire combinée à la silice sous forme d’argile ; l’hydrate de fer est le plus souvent de la limonite, de couleur jaunâtre. Dans les pays chauds, l’alumine se sépare de la silice, et les hydrates de fer sont souvent de la turgite, de couleur rouge. Les éléments alcalins (potasse, soude) et alcalino-terreux (chaux) disparaissent à la faveur de la solubilité de leurs sels, aussi bien dans les climats tempérés qu’entre les tropiques ; la teneur en oxygène et en eau augmente dans les deux cas. Le départ de la silice, qui manque parfois complètement, est le trait le plus original de cette transformation des roches éruptives en latérite.
L’analyse d’une diabase de Guinée (a) et de la latérite qui en provient (b), que j’emprunte à Chautard et Lemoine[184], permettra de préciser le sens de la transformation.
| a | b | |
|---|---|---|
| — | — | |
| TiO2 | 2,96 | 9,05 |
| SiO2 | 48,51 | 5,52 |
| Al2O3 | 14,18 | 34,1 |
| Fe2O3 | 2,4 | 27,13 |
| FeO | 10,35 | 1,26 |
| CaO | 8 | 0 |
| MgO | 6,05 | 0,65 |
| K2ONa2′O | 5,18 | 0,51 |
| Perte au feu | 3,12 | 22,5 |
De plus, tandis que, dans les climats tempérés, la décomposition des roches se fait très progressivement sans déterminer dès l’abord une décomposition totale, dans les pays tropicaux humides, au contraire, la latérisation s’effectue tout d’une pièce, parfois sur une grande épaisseur, et la roche intacte succède assez brusquement à la roche entièrement décomposée.
Chautard[185] a observé en Guinée, dans le massif de Kakoulima, au kilomètre 52 de la voie ferrée de Konakry au Niger, un gabbro à gros éléments (labrador-diallage) qui présentait à partir de la roche non altérée : 1o une zone où les éléments feldspathiques ne sont attaqués qu’à leur périphérie, les éléments ferromagnésiens sont transformés en actinote, tous les cristaux conservant en général leurs formes granitiques ; 2o une zone où les feldspaths sont complètement altérés et où les cristaux de diallage, au même stade que dans la zone précédente, commencent à s’écraser mutuellement ; 3o une zone où tous les cristaux ont disparu : les feldspaths ne sont plus indiqués que par des taches blanches, et les pyroxènes par des taches brunes d’oxyde de fer ; enfin 4o une zone où il ne reste plus qu’une roche homogène de coloration rouge brique.
Hubert [Thèse, p. 91-97] signale des phénomènes analogues au Dahomey, et Courtet mentionne dans le bassin du Chari des latérites qui entourent d’une auréole diverses roches éruptives [Niellim, etc., in Chevalier, L’Afrique Centrale, p. 631].
Souvent ce produit d’altération, au lieu de rester au contact de la roche qui lui a donné naissance, est repris par les agents d’érosion et ces latérites remaniées forment parfois dans les vallées des dépôts considérables.
On a beaucoup écrit sur l’origine de cette latérite. Walther et Passarge y voudraient voir un effet des orages de la zone tropicale. La pluie des tornades serait riche en acide azotique, par suite particulièrement oxydante ; son action serait d’autant plus décisive que dans la zone tropicale, les débris organiques, toujours réducteurs, font défaut dans le sol superficiel où les termites les détruisent. Cette manière de voir, que ne semble appuyer aucune expérience précise, rend mal compte de la localisation, parfois très marquée, de la décomposition des roches : des mamelons éruptifs voisins, soumis par suite aux mêmes conditions météorologiques, présentent souvent des différences notables dans leurs transformations.
Holland fait jouer à des facteurs biologiques un rôle très actif dans la genèse des latérites : ce serait un phénomène d’origine microbienne. On connaît déjà, d’une manière positive, le rôle des bactéries dans la nitrification : on sait établir des milieux de culture pour la préparation des azotates et l’on a songé à employer industriellement ce procédé. La production du minerai de fer des marais, la réduction des sulfates et leur transformation en soufre et en hydrogène sulfuré sont dues aussi à des algues microscopiques et ces analogies rendent acceptable la manière de voir de Holland. Malheureusement elle n’est confirmée par aucune recherche expérimentale ; le microbe de la latérite est inconnu et le meilleur argument que l’on puisse faire valoir en sa faveur, est l’irrégularité de ce mode de transformation, irrégularité qui est marquée surtout lorsque l’on s’éloigne de l’équateur ou des plaines pour arriver à des régions où les variations de température sont plus considérables, où surtout les minima sont plus bas, que ce changement soit dû à la latitude ou à l’altitude. Pareille allure est bien conforme à ce que l’on sait de la distribution géographique des animaux et des végétaux, à la limite de leur aire.