Les Tanezrouft. — Les hautes régions mises à part, tout le reste du Sahara Central est d’une sécheresse extrême et rentre dans cette catégorie de régions que les Touaregs appellent des Tanezrouft. Leur langue, le Tamahek, semble avoir une nomenclature géographique très riche, richesse nécessaire d’ailleurs puisque la connaissance exacte et précise de grandes étendues de pays est pour les nomades, quelle que soit leur langue, qui habitent ces régions déshéritées une question vitale ; cette nomenclature parait basée sur deux ordres de considérations ; les unes, topographiques, permettent de désigner clairement, par un seul mot, un accident de terrain ; aucun terme, par exemple, ne peut traduire montagne ou colline dans leur sens général ; le dictionnaire[18] de Motylinski énumère une quinzaine d’expressions, dont chacune s’applique à une sorte de hauteur caractérisée par sa forme, la nature de son sol, sa couleur, etc. ; en Mauritanie, il y a au moins une dizaine de mots pour désigner les différents aspects des dunes. Avec une nomenclature aussi étendue, il devient facile de décrire un itinéraire avec précision et de fournir tous les renseignements désirables.

Les autres expressions, plus utilitaires, se rapportent aux conditions de la vie habituelle aux nomades : toute une série de termes par exemple permettent de définir, d’un seul mot, la nature et la richesse d’un pâturage.

Tanez’rouft[19] rentre dans cette seconde catégorie ; c’est bien un nom commun ; Motylinski indique son pluriel, tinez’raft. Tanezrouft désigne, quelle que soit la structure de leur sol, les parties du Sahara vraiment stériles, celles où les caravanes ne rencontrent, pendant au moins trois ou quatre jours, ni eau ni pâturage ; c’est le désert au sens le plus rigoureux du mot : le fond de chott desséché, la sebkha de l’oued Botha, qui isole le Tidikelt du Mouidir et de l’Ahnet, est un tanezrouft, qui avec les mêmes caractères se continue vers l’ouest (Azzelmati), probablement jusqu’au voisinage de Taoudenni.

Tiniri n’est pas un synonyme ; ce mot veut dire la plaine ; le tanezrouft d’In Azaoua est un tiniri parce que la marche des caravanes y est facile ; il n’y a aucun ravin à franchir, aucune falaise à escalader.

Ces parties stériles du Sahara, ces tanezrouft commencent à être assez bien délimités ; ils jouent un rôle insignifiant dans le Sahara algérien où la prédominance des ergs assure presque partout quelques pâturages ; dans le Sahara soudanais, au contraire, ils forment une bande ininterrompue qui, de l’est à l’ouest, s’étend sur une grande longueur au nord de la zone sahélienne (cf. [fig. 58]), et que l’on pourra sans doute suivre du voisinage de l’Atlantique jusqu’aux confins de l’Égypte ; cette bande est singulièrement large au sud de l’Ahaggar ; seules les inflexions qu’imposent, vers le nord, à la limite des pluies tropicales, l’Adr’ar’ des Ifor’as et l’Aïr, en facilitent heureusement la traversée.

Fig. 14. — Zone inhabitée du Sahara central.

Cette bande aride, déserte et désolée n’est pas homogène et la structure de son sol paraît très variable ; le seul caractère constant des tanezrouft est un caractère climatique, l’absence ou, tout au moins, la très grande rareté et la très grande irrégularité des pluies, qui peuvent manquer complètement pendant de longues années.

Le tanezrouft de l’Ahnet est une pénéplaine silurienne, avec quelques massifs archéens ; on lui donne habituellement pour limite In Zize et Timissao (190 km.), mais en réalité, le parcours est très pénible, après quelques années de sécheresse, entre l’oued Amdja qui contient les derniers pâturages de l’Ahnet, et In Ouzel, le premier puits de l’Adr’ar’ des Ifor’as. C’est une traversée de 500 kilomètres, pendant laquelle on ne rencontre que quelques pâturages insignifiants. Le détachement du capitaine Dinaux a pu cependant effectuer ce voyage en onze étapes avec un convoi assez lourd, au milieu de juin 1905, pendant le mois le plus chaud[20], à une époque où les caravanes touaregs ne le tentent jamais ; les pertes furent insignifiantes : sur 170 chameaux que comportait le détachement, deux seulement, fatigués au départ, succombèrent.

Vers l’ouest, le tanezrouft s’élargit : d’Ouallen à Tombouctou (21 étapes) la route directe est très dure et les points d’eau douteux[21] : Hassi Azenazen (4e étape) cesse d’avoir de l’eau sept ans après la pluie ; on ne peut guère compter sur les puits de Tin Diodin et de Tin Daksen (7e et 8e étapes), qui sont à sec au bout de deux ou trois ans ; le dixième jour seulement, on arrive à un puits permanent (Hassi Achourat), situé à la limite nord des tassili méridionaux. Ce tanezrouft, à la limite méridionale duquel abondent des atterrissements quaternaires riches en Melanies (?), n’est probablement, d’après les renseignements indigènes, que la continuation d’Azz el matti. Ce serait une région sans relief où dominent les sebkhas quaternaires coupées de quelques bras d’ergs.