Quant au sultan, il serait d’origine étrangère : naguère, las des luttes incessantes qui déchiraient les tribus, les plus sages des Touaregs décidèrent d’aller demander à Constantinople un chef qui pût les mettre d’accord. La députation qui partit comprenait surtout des Itessehen, appartenant au groupe des Kel Gress et actuellement fixés dans le Sokoto ; pour cette raison, jusqu’à notre établissement dans le pays, les chefs des Itessehen sont restés les grands électeurs du sultan.
Le Commandeur des Croyants leur donna un de ses fils, Ihounés, né d’une femme captive, qui partit accompagné de quelques esclaves, ancêtres de tous les ministres actuels. Dès le début, l’intervention de six sœurs, sultanes imenanes, provenant d’une tribu de l’Ahaggar, amena la séparation des Kel Oui en deux fractions principales : trois d’entre elles, les plus jeunes, restèrent à Agadez et furent les mères des tribus qui dépendent directement du sultan ; les trois aînées retournèrent à Iférouane et eurent pour descendants les Kel Oui proprement dits, qui dépendent de l’anastafidet, le véritable chef de l’Aïr et son intermédiaire auprès du sultan. Tout ceci est évidemment en partie légendaire, mais il est intéressant de retrouver les Imenan, qui sont des Cheurfa, descendants probables des premiers missionnaires musulmans qui vinrent en pays touareg, jouer un rôle en Aïr ; chez les Touaregs du nord, ils ont été longtemps les chefs de toute la confédération et ont eu une très grande importance ; ils ont provoqué récemment les guerres qui ont mis aux prises les Ahaggar d’Aïtar’el et les Azdjer d’Ikhenoukhen, l’ami de Duveyrier, guerres qui auraient amené, à la demande d’Ikhenoukhen, l’installation d’une garnison turque à R’at (1877 ?) [Benhazera, Six mois chez les Touaregs, p. 101-122].
De l’ambassade à Constantinople et de la démarche des six sultanes, est résulté un protocole extrêmement précis et très compliqué qui se manifeste à l’élection de chaque sultan et, tous les ans, à la réunion des chefs, à la « sansanié », où, sous la présidence du serki, la justice est rendue. On trouvera le détail de ces cérémonies dans Gadel et dans Jean : l’étiquette y est très ridicule, très stricte et aurait certainement satisfait la Palatine, juge difficile et sévère.
Il est peu aisé de fixer une date à l’établissement de la dynastie d’Agadez ; on connaît le nom d’une centaine de sultans et, d’après les marabouts instruits d’Aïr, le premier serait arrivé à Agadez vers 1420, la prise de Constantinople par les Turcs est de 1453[52] ; il y a donc contradiction flagrante entre la date indiquée et la légende d’Ihounés qui paraît cependant reposer sur des faits positifs.
Les habitants. — Les habitants de l’Aïr se partagent en un certain nombre de castes, analogues à celles que l’on trouve chez les Touaregs du nord.
Il y a d’abord des tribus nobles, les Imajeran, puis les Ifor’as, récemment venus en Aïr, et dont la noblesse n’est pas certaine ; les Imr’ad, qui sont analogues à ceux de l’Ahaggar, comme eux libres, mais vassaux des Imajeran.
Les Irraouellan sont des affranchis ou des descendants d’anciens captifs ; les enfants d’un Touareg libre et d’une esclave sont de droit Irraouellan, en même temps que la mère est affranchie. Ces affranchis (bouzou, pluriel bougajié en haoussa) sont extrêmement nombreux ; quelques-uns sont établis dans le Haoussa où ils se livrent à la culture et à l’élevage ; jusqu’à notre arrivée, ils payaient un léger tribut à leurs anciens maîtres. D’autres sont restés en Aïr et vivent surtout du commerce et des caravanes ; ils seraient 4 ou 5000.
Enfin les captifs (bellah en haoussa, iklan en tamachek), dont quelques-uns vivent auprès de leurs maîtres, tandis que le plus grand nombre gardent au loin les troupeaux et sont en fait à peu près libres, forment la dernière caste.
Beaucoup de ces esclaves sont très attachés à leurs patrons et ne veulent pas être libérés ; captifs, ils n’ont pas à se préoccuper de leur nourriture ; la sécurité et le repos d’esprit qui en résultent pour eux compensent largement l’absence de liberté : un usage très humain de l’Asbin autorise les marabouts à s’opposer à l’affranchissement d’un esclave lorsqu’il est infirme ou âgé, ou bien, pour une cause quelconque, hors d’état de gagner sa vie. Ce manque d’enthousiasme pour une vaine liberté s’observe dans les États noirs aussi bien qu’en Aïr.
Les données de Jean permettent d’établir les statistiques suivantes :