Bien que le pays ne présente que de mauvaises dispositions défensives, que l’eau douce y soit rare et la culture difficile, il s’est établi dans le Manga un certain nombre de gros villages qui ont un caractère industriel marqué, comme Garankawa ou Gourselik ; les exploitations sont loin d’occuper tous les bas-fonds où elles seraient possibles ; il semble toutefois que leur nombre tend à s’accroître ; en 1905 un nouveau village, Garé, venait de s’établir près d’une mare jusqu’alors dédaignée.
Une richesse minérale a permis à des sédentaires de vivre dans un pays qui convient surtout à l’élevage et où les Peulhs ont de nombreux troupeaux.
Kaouar. — A une grande distance vers le nord, se trouvent les oasis du Kaouar ; les conditions géologiques qui ont permis leur création sont encore mal connues. On sait que les terrains crétacés arrivent au voisinage ; on sait aussi que les roches anciennes s’y rencontrent. Le sergent Lacombe a rapporté des granites du mont Fosso, et le Dévonien se trouve probablement à peu de distance à l’est de Bilma et de Fachi. Il est donc vraisemblable qu’autour de l’oasis les terrains cristallins (Archéen et Silurien), imperméables, sont recouverts par un manteau peu épais de grès crétacé et que l’eau, provenant du Tibesti où, grâce à l’altitude, il pleut tous les ans, comme dans l’Aïr, se trouve à une profondeur médiocre ; au centre du bassin, dans sa partie la plus déprimée, l’eau est à fleur de sol et les oasis du Kaouar ont pu s’y établir. Ces oasis s’étendent, du nord au sud, sur environ 80 kilomètres ; la largeur de la bande fertile est peu considérable ; Nachtigal lui attribuait 8 à 10 kilomètres ; d’après Gadel elle ne serait que de 4 à 5.
Elle contient une dizaine de villages habités par 2500 Tebbous et Béribéris (dont 500 captifs) ; le cheptel est négligeable ; il se réduit à 540 chameaux, 43 chevaux, 252 ânes et 980 chèvres et moutons. Il y a environ 100000 palmiers, à l’ombre desquels on cultive des céréales, surtout du blé.
Les habitants ont heureusement pour vivre d’autres ressources que celle de la culture ; la plus importante est le commerce du sel, qu’ils peuvent échanger contre du mil. Ils exportent annuellement peut-être 40000 charges qui, prises sur place, ont une bien faible valeur ; d’ailleurs les Kel Aïr, qui, ces dernières années, étaient les maîtres du pays, prétendaient, en cette qualité, ne rien payer en enlevant le sel.
En dehors du commerce du sel, Bilma a été un point de transit important ; l’oasis est une halte forcée sur la route de Tripolitaine au Tchad et aux états Bornouans. Cette route était suivie, il y a peu d’années encore, par de nombreuses caravanes. Les attaques trop fréquentes des Tebbous et des Ouled Sliman l’on fait abandonner. Ce délaissement de la plupart des routes caravanières par suite de l’insécurité est un fait constant ; il semble facile d’en indiquer la cause. Au beau temps du commerce des esclaves, les caravanes étaient nombreuses ; les droits qu’elles payaient pour s’assurer la protection des nomades, les chameaux qu’elles leur louaient, procuraient à tous des ressources suffisantes pour vivre ; ils savaient en général s’en contenter.
Depuis que la traite des noirs est devenue plus difficile, ou même impossible, ces ressources ont diminué ; la misère s’est accentuée ; le pourcentage que les nomades touchaient ne les a plus contentés et ils ont pris le tout. La même cause a produit dans tout le Sahara les mêmes effets : Flye Sainte-Marie[94] a mis ce phénomène en évidence pour les routes de l’Iguidi.
A Taoudenni même, la situation est devenue particulièrement grave. En 1905 et en 1906, les r’ezzou marocains qui jusqu’alors s’étaient contentés de piller les caravanes venues du sud et de leur enlever des chameaux, trouvant que leurs prises devenaient insuffisantes, s’attaquèrent aux commerçants du ksar. L’un d’eux qui avait vécu en bonne amitié avec les habitants, acceptant chaque jour la diffa, enleva tous les captifs qui travaillaient aux salines et ne les rendit à leurs propriétaires que contre une forte rançon. Ce fait, sans précédents dans l’histoire de la saline, contraire à toutes les bonnes traditions du désert, scandalisa fort les commerçants de Taoudenni[95].
L’insécurité au Sahara a été fille de la civilisation ; tout semble indiquer qu’elle ne sera que passagère.
A Bilma, la raréfaction des caravanes a obligé les habitants à travailler un peu plus et déjà, au moment du passage d’Ayasse (1905), beaucoup d’entre eux se rendaient compte de la nécessité qu’il y avait pour eux à développer les cultures.