C’est maintenant que devrait venir, si elle eût dû venir jamais, la minute où, libre de toute présence, il est possible à l’homme de se débarrasser du souvenir même.
Pourquoi alors m’être rappelé l’existence des autres ? Serait-ce que je ne m’aime pas, du moins pas assez pour me suffire, pour me souffrir ? Solitude, la plus belle des fêtes, viendra-t-il, ton miracle ? Il me faut encore me répéter que je ne m’aime pas ce soir et n’y saurais parvenir, non plus qu’à me reconnaître dans cette chambre. La chambre d’hôtel où je suis seul.
Comme du plus terrible péché, je m’accuse de penser aux autres, et non à moi.
Moi, les autres ?
Dès qu’il n’y a plus de moi, ils me deviennent indispensables, et si je me sens prêt à haïr la chambre d’hôtel, c’est que je n’y trouve aucune trace de leur existence. Pour un peu je renierais les colères antérieures et déclarerais que chacun d’eux me fut une révélation et d’autant plus éblouissante que plus étrangère.
Je n’ai pas la force de découvrir en moi la promesse des surprises nécessaires et je ne sais quel nettoyage par le vide a chassé de cette pièce le réconfort d’un peu de poussière et jusqu’au souvenir de la chaleur humaine.
J’ai passé mon doigt sur le marbre d’une cheminée. Il était nu et si froid qu’il m’a bien fallu conclure que cette buée sur une glace ne s’était point épanouie au souffle de quelque poitrine semblable à la mienne. Fleurs d’humidité, sans racine, sans âme, sans couleur, voilà tout le jardin de mes rêves, ce soir.
Je fais marcher les muscles du dos pour écraser les premiers frissons, car j’ai froid d’être seul.
Déjà.
Entre les quatre murs de roses roses sur fond pâle j’organise une reconnaissance. Peine perdue. Il n’y a personne et même, à défaut d’être, rien avec quoi je puisse vouloir lier commerce d’amitié. L’armoire est en bois blanc et dans cette armoire pas un seul de ces papiers que les voyageurs consciencieux disposent entre leurs chemises et la planche qui les doit supporter. La commode a quatre tiroirs réglementaires et dont l’indifférence a laissé s’envoler l’aveu léger des parfums. Aux vitres, les rideaux, comme s’ils n’avaient jamais été soulevés, tombent droit. Aucun sillage des présences antérieures, aucun objet qui m’aide à imaginer le voyageur inconnu dont la pensée permet de redouter moins l’obscurité sans sommeil.