Enfant des faubourgs, gêné par le souvenir de la soupe sous la suspension de zinc et de porcelaine, couleur céladon, incapable de supporter l’image de la Nini d’autrefois, parce qu’il a trouvé beau le torse de ce jeune homme auquel il s’est vendu pour « rigoler », pour « voir », un matin il a brisé le mètre plié en quatre qui battait contre la jambe dans la poche du pantalon de gros velours. Un pot de crème adoucit le visage. Le soir, bal musette. Les étrangers aiment ces endroits comme Notre-Dame. Ils y vont avec la même conscience, mais comme on n’y vend pas des médailles, comme on n’y brûle pas de cierges, après plusieurs fines on achète un petit poisse. Le voyou apprend vite à choisir les plus jolies cravates. Il en a toute une collection. Il danse bien, il chante. Lui aussi il va faire de l’art. La tuberculose, la coco ont déjà creusé son visage mais pas encore affiné ses mains. Il a un camarade qu’il aime bien et contre qui il voudrait dormir tout nu, et sans rien faire, comme un bébé.
Mais voilà, il y a le travail. Comment oublierait-il le rôle qu’il s’est choisi ?
Ils sont plusieurs gigolos qui s’efforcent à bien réciter, à bien chanter dans ce bar où des noctambules vont pour se divertir, s’encanailler.
L’un à cause de sa ressemblance avec certaine grande comédienne, dans une robe qui laisse, à chaque mouvement, voir une ligne de peau anémique entre le corsage et le vertugadin, incarne Célimène. Il y a deux ans, il était ouvrier plombier. Le voici coquette. Ses bras sont blancs, les aisselles épilées. Le malheur vint de ce qu’il n’avait pas de santé. Et puis quoi ! ça n’est pas drôle de passer sa vie à souder des radiateurs. Il alla réparer le chauffage d’un homme de théâtre qui avait de mauvaises mœurs… Et tout fut dit.
Dame aux camélias des faubourgs, il crache le sang. A l’automne il mourra. Il sait déjà que ce sera par un après-midi tout jaune, tout rouge. Dehors, on attendra le dernier orage. Il aura essayé, pour lui seul, cette fois, de maquiller encore son visage. La fièvre fera fondre toute sa crème. Il aura horreur de son corps, des lambeaux d’âme et de poumons qui lui font mal dans la poitrine. Il pensera aux petites filles de la rue qu’il aimait quand il avait quinze ans. Une bouffée plus chaude ouvrira grande la fenêtre. Une feuille tombera au pied de son lit. Et il ne comprendra plus rien aux objets, aux photographies. Alors il se raidira. Baudruches méchantes, des corps qu’il lui fallut subir voltigeront par toute sa chambre. Il se cachera sous ses draps, se sentira poursuivi, voudra fuir, se lèvera. Ses pieds glisseront sur le carreau. La concierge le lendemain le retrouvera mort. Elle dira qu’il était déjà aussi froid que le carrelage.
Les garçons qui travaillaient dans la même maison que lui couvriront de fleurs blanches son corbillard. Ils seront tous à son enterrement.
Et que fera Célimène l’an prochain ?
Ils se disputeront les pauvres nippes, le vertugadin, les vers de Molière, ces jeunes voyous qui savaient autrefois de bonnes injures bien saines sur les fortifs. Depuis, ils ont appris à piailler comme des filles et à chanter le répertoire de Raquel Meller.
Ce jeune saint Sébastien de la zone, habillé en rat d’hôtel, désigne son entrejambe !
Voici la fleur de volupté…