Quand il est ivre, il montre sous des bracelets de cuivre doré, deux cicatrices aux poignets. Il a essayé de s’ouvrir les veines. Petit Pétrone anachronique de beuglant, il n’a pas su mourir, mais depuis cet essai manqué, des bouquets, les plus mauves, les plus tristes, sous ses yeux, se fanent.
Qu’il reprenne son refrain : Voici la fleur de volupté, et je songe à ces longues fleurs pourpres dont se couronna Ophélie et que, nous dit Shakespeare, les bergers appellent d’un nom licencieux, et les jeunes filles réservées, doigts d’homme mort.
Un jour sans doute, le Pétrone raté deviendra l’Ophélie réussie du canal Saint-Martin.
Un nègre a un pauvre sourire dans un coin. Ses jambes nues sortent d’énormes chaussures. Il porte une vieille jaquette de laine grise. On lui fait comprendre que c’est son tour. Il quitte sa veste, ses godasses. Il est nu. Sa peau a la couleur des perles noires. Un petit caleçon blanc de l’une à l’autre cuisse ploie sous le fardeau d’un sexe africain. Et il danse. Et en dansant il embrasse sa poitrine, caresse ses épaules de ses grosses joues. La musique s’arrête. Il a envie de pleurer. Le caleçon lui fait honte. Son nom aussi. Une Américaine lui a demandé comment il s’appelait et il a répondu : Moi belle Lola !
Voyous blancs, obscène petit nègre, l’audace de vos gestes, leur exhibitionnisme de commande ne signifient ni la franchise ni la vérité.
Vous ne donnez point une expression d’humanité sincère. Mais rassurez-vous, ailleurs ce n’est pas mieux.
Vous êtes des artistes comme d’autres. Or votre art ne vise qu’un coin de la pauvreté des hommes. Et je veux croire à leur richesse diffuse.
Mais, si je m’adresse aux livres plutôt qu’aux établissements de nuit, je ne vois encore que fausses révélations. Tout, ici comme là, se trouve transposé. On truque.
Que Proust par exemple ait fait d’Albert une Albertine, voilà qui m’engage à douter de l’œuvre entière et à nier certaines découvertes qui m’y furent présentées chemin faisant. Bien que l’auteur m’ait paru assez peu soucieux des bienséances et libre d’entraves conventionnelles, il m’est difficile de le croire préoccupé de la seule étude entreprise. Il s’est souvenu des règles de la civilité puérile et honnête et, par la faute de sa mémoire policée, la transposition combinée enlève à son œuvre le plus fort de l’action qu’elle eût dû avoir.
Au reste il faut bien dire à la louange de l’auteur que son subterfuge ne saurait guère nous abuser, mais si nous devinons la vérité ou tout au moins une partie, si nous sommes en mesure d’affirmer qu’Albertine était un garçon, l’identité des autres sexes, de ce fait, ne nous apparaît plus certaine. Cette tricherie tue notre confiance.