Toute la nuit, femme aux yeux couleur de fleuve, toute la nuit on avait dansé chez vous et vous aviez été plus pâle, plus bleue dans la pourpre d’un rêve. Or voici qu’il était parti, celui qui avait régné sur la fête car il ne savait marcher sans danser, non plus que parler sans chanter. Il s’en était allé loin de vous, loin de moi, parmi les autres, sans rien savoir, ni vouloir d’eux, comme un enfant, comme un fauve. Dehors, c’était une nuit couleur d’iris noir et semblable aux tentations qui faisaient son visage triangulaire, son regard liquide et ses lèvres plus habiles à frémir que des ailes.
L’heure était venue pourtant des pensées libérées. Trop las pour mentir encore, avant de chavirer à nouveau dans la vie qui recommence en bas sur le trottoir et au milieu des rues, les créatures parviennent à ce point du temps où il est possible de se comprendre.
Se comprendre, se prendre et non avec des mots ou des doigts, mais par la grâce de ces antennes invisibles qui font des cœurs, à l’aube, les plus étranges libellules.
Et vous, femme, parce que, disiez-vous, l’heure avait sonné des pensées libérées, vous ne cachiez plus rien de votre angoisse et puis, tout à coup, grâce aux lumières, aux boissons, prétendiez qu’il ne fallait plus avoir peur, que vous n’aviez plus peur. A vous seule vous essayiez de refaire le monde et, au milieu d’une fusion que les autres ne percevaient pas et dont vous apaisiez les éléments, vous alliez, semblable en votre impassibilité, à Dieu le septième jour. Hélas ! au petit matin, il ne restait que des verres à moitié vidés, nos frissons et des courants d’air. Vous redevenez la créature frileuse d’un monde dont tout à l’heure vous ordonniez la féerie. Vous me tendez la main, me donnez à sentir comme elle est froide et soupirez : Il est parti.
Oui, la fête finie, nous sommes seuls, seul à seul. Vous ricanez, car vous avez vu nos deux noms, deux murs parallèles et très proches, mais qui montent de chaque côté de l’impasse sans se toucher. Vous ricanez. Un jour commence qui ne connaîtra ni le repos ni le pardon. Dehors, il y a de longues raies roses dans le ciel. Qui donc a griffé l’aube ? Vous grelottez, et affirmez en même temps : « Je n’ai pas froid », puis m’interrogez : Oui, mais lui, où est-il ?
Parti l’enfant qui sait danser et plaire et morte la féerie dont il nous tenta. Les taches du ciel ne sont point celles de l’amour. Le jour n’a rien repeint. Notre vie sera couleur de courbature, de froid. Nous nous serrons l’un contre l’autre et lâches à ne pouvoir lutter. Un café de chauffeurs nous recueille, et vous dites : « Il est parti, mais, pourquoi serait-il demeuré ? Moi aussi je partirai et toi de même. Je serai seule, tu seras seul, il sera seul. »
Je lui serre les poignets car je ne veux pas qu’elle continue la plus triste des litanies, cette conjugaison du malheur des hommes. Elle ne sent pas l’étau de mes mains. Elle dit encore : « Nous sommes seuls, nous serons toujours seuls. Quelle monstrueuse et obscène membrane pourrait nous lier les uns aux autres, tu entends, nous lier à jamais ? La membrane de l’amitié, la membrane de l’amour ? Nous serions alors semblables à ces jumeaux qui naissent collés et que l’inévitable opération libère non pour la vie, mais pour la mort. Et ces jumeaux, qui oserait les condamner au réciproque esclavage de toutes les minutes ? Il nous faut être seuls : seuls, toujours seuls. »
Une monstrueuse et obscène membrane ? Mais souvenez-vous, cette monstrueuse et obscène membrane nous l’appelions un doux lien lorsque, là-bas, très loin, du fond de notre ignorance et de nos quinze ans, nous rêvions d’amour, d’amitié. Déjà nous connaissions la solitude, mais cette solitude, nous cherchions des mots pour l’embellir, l’excuser et surtout la circonscrire.
Sa tristesse vague, nous voulions la croire mortelle. Doucement nous pensions à notre fin, à un matelas odorant de fleurs à peine fanées sur notre tombe, au lendemain de notre enterrement. Or nous ne sommes pas morts.