Nous ne sommes pas morts et après les jours et les nuits de poursuite, de fièvre, il nous faut encore inventer des tortures pour croire que nous vivons, aimons, haïssons et, malgré la souffrance qui nous mesure, nous n’arrivons pas même à devenir un peu plus sûrs de notre existence puisque, du mal que nous nous faisons, nous ne nous suffisons pas, puisque, triomphant de quelques dégoûts épisodiques, nous essayons d’autres expériences, frappons à toutes les portes, buvons à tous les verres, et, au petit matin, nous rejoignons sans le goût de ces utiles mensonges qui pourtant retrouvent leur couleur avec le soleil.

Hélas ! femme, dans une salle embuée de sommeil, à l’aube d’un printemps dont nous ne savions que faire, nous n’avons pas eu le bonheur de dormir, les coudes sur la table grasse. Nous n’avons pas eu le bonheur de dormir ni le courage de récompenser nos âmes. Ni l’odeur du café, ni celle du lait ou de la sueur humaine, ni le bourdonnement du percolateur n’assourdissaient notre angoisse.

L’œil clair, l’oreille exacte, nous avons rêvé, nous avons souhaité d’être enterrés vifs. Les maçons aux âmes simples ne comprirent pas autour de nous. Ils mangeaient de grosses soupes, buvaient un coup de blanc, et puis partaient pour des échafaudages où le soleil les visitait dans la joie et les chansons.

Mais nous ?

Je me tais, et vous, ma compagne, étrangère, la moins étrangère parmi les créatures rencontrées, après l’insomnie des choses en vain tentées, vos dernières forces arquées pour une minute confiante, vous pouvez tout juste proclamer votre solitude et la mienne, et, parce que vous ne savez renoncer à l’espoir d’une consolation possible, la gorge rauque d’alcool et de malheur, douloureuse d’une boisson qui brûle sans réchauffer, le front las de chercher encore des raisons, tout de même essayez de vouloir persuader que tout est bien ainsi.

Obstinément vous répétiez : Seule une longue et obscène membrane… Mais vous saviez bien que votre peur de la nuit, du sommeil disparaîtrait si par hasard quelque longue et obscène membrane vous liait pour l’existence entière à quelque autre.

Aussi, les après-midi, recommencions-nous, chacun de notre côté, une course aux sécurités.

Il fallait bien essayer de tout pour juger des possibilités, voir si les autres croyaient en moi, acceptaient l’idée de mon existence…

Dans la rue, je souriais à ce qui passait. Et qu’on m’écoute, ce n’était point simple volonté de racolage mais cette soif de rencontre qui n’a rien à voir avec le désir par trop localisé.

Regards qui deveniez plus brillants, lorsque le jour baissait, des yeux dans le brouillard, des yeux dans des visages anonymes dont peu m’importaient les fronts, les nez, les bouches, quelque usage que j’en dusse faire, des yeux m’obligeraient à sortir de moi-même.