Lorsque je rencontre des êtres combinés, mon étonnement va jusqu’au désir de leur mort ou de la mienne. Je souffre d’eux. Et dans ma chair.
Ainsi je me suis senti vidé, je me suis vu tout bleu, le jour où visitant un dispensaire de syphilitiques, parmi tous ceux ou celles qui venaient se faire soigner après leur travail, je ne rencontrai que des visages et des corps qui n’étaient pas de malades. Dans des éprouvettes, du sang couleur de celui que j’avais aimé, que j’avais bu, le matin même sur une lèvre amoureusement torturée. Et des putains au verbe haut, bien harnachées, attendaient, avec des piaffements séducteurs, leur piqûre. Un petit gars fait de l’œil à une jolie fille. La manche relevée il présente un bras musclé. Je ne sais pas s’il est fier de son bras, de soi tout entier ou de la maladie. Des femmes blanches au milieu de flacons et d’ampoules. Innocence et propreté. D’ailleurs il y a aussi des enfants qui sourient. Ils s’amusent à regarder les tubes de verre.
Tous semblent sains dans cette clinique. J’aimerais mieux les voir tomber en morceaux. Dans une léproserie j’aurais pitié, mais ils sont acteurs jusqu’à sembler bien portants. Pourquoi n’aurais-je point alors redouté, moi aussi, les gestes sans contrôle et la parole bégayante ?
Peau du visage, du cou, des mains, peau que ne couvraient ni les écailles ni les pustules, peau dangereuse, par la faute de votre mensonge, je me lamentais.
Mais qu’espérer des hommes, mes compagnons, acteurs d’une troupe à laquelle j’appartiens ?
Je connais assez l’art de feindre pour ne plus croire les vivants capables de vérité.
VII
LA MORT ET LA VÉRITÉ
Seule la mort, en pétrifiant les plus chers visages, permet de croire définitive leur expression et définitif aussi le sentiment qui en naît au plus secret de nous. Quant à ces affirmations que le mouvement sans cesse renouvelle, chacune est de quelque vérité, mais que le temps limite et qu’on ne saurait confondre avec la vérité.
Ainsi la minute actuelle fait un mensonge d’une franchise antérieure.
Mais cesse la vie, et toutes les ficelles se cassent. Les pantins renoncent aux subterfuges de l’agitation, à l’épilepsie simulatrice. Les édifices conventionnels s’effondrent sous leurs étais de mensonge et alors, même si nous pleurons la catastrophe et croyons que le malheur va reculer encore certaines bornes, à contempler la débâcle où se trouve englouti ce à quoi nous devions le plus grand, parce que le plus sûr, bonheur, nous ne tardons guère à penser que mieux vaut tout de même qu’il en soit ainsi, car celui en qui nous avons mis notre complaisance, dès la mort, se divinise, tandis qu’il s’amoindrit et mérite même la haine si le feu illusoire d’amour ou d’amitié s’éteint, sous la seule action de la force dite des choses et qui ne manque jamais de triompher de la force des êtres.