Incapables de vivre sans l’arrière-goût du doute, lorsque nous est ravie la créature qui pour nous fut le plus près d’incarner la perfection, nous sommes heureux qu’elle n’ait eu ni le temps ni l’occasion de sortir du cercle idéal où l’exigence de notre amour prétendait circonscrire son humanité diffuse ; c’est pourquoi devant son cercueil nous cédons moins au regret qu’à l’exaltation déchirante, mais exaltation tout de même, de penser qu’une revanche nous fut donnée, et que si elle ne se poursuit point, c’est que la condition humaine seule empêche qu’elle s’accomplisse en durée, mais non la faiblesse de celui à qui nous le dûmes.
Et puis, la magnificence d’un corps débarrassé de la vie et que nos mains colorées, chaudes mais faibles, n’osent toucher est déjà, semble-t-il, d’un monde où commence le vrai et son règne insensible, puisque le sensible auquel nous devons de nous renouveler, c’est-à-dire de nous nier et nous renier sans cesse, ne saurait tolérer rien de définitif.
Nos amours, nos haines, nos essais les plus passionnés ?
Des reflets sur l’eau et nous avons appris, pour notre malheur, notre honte, que l’eau est sans couleur, sans saveur, sans odeur.
Condamnés à ne pas savoir si nous serons quelque jour délimités, caméléons de formes et de couleurs, lorsque certains reflets sur l’eau séduisent, parce qu’en dépit du désir que nous en avons, nous ne parvenons pas à les fixer et parce que, malgré tout, nous avons décidé de les croire réels, pour justifier l’abus de pouvoir, nous essayons de fabriquer une vérité de l’insaisissable.
Le mouvement continue à déformer objets et êtres autour de nous et les déforme si bien que nous ne les reconnaissons pas. Néanmoins nous parlons de vérité. De vérité relative. Et ce sont des bouquets combinés. Nous assemblons, pauvres fleurs, les suppositions qui nous ont paru propres à distraire, un temps, les moins frivoles. Le tout se fane vite. L’ère des divertissements ne peut durer.
Rien ne prévaut contre cette angoisse dont est pétrie notre chair même et qui, nous desséchant d’une soif de vérité, doucement nous pousse au pays des miroirs absolus : la mort.
Aucun effort ne s’opposera jamais à l’élan mystérieux qui n’est pas l’élan vital, mais son merveilleux contraire, l’élan mortel.
Si j’essaie de temporiser, en me dédiant aux vérités relatives et à leurs piètres prétextes, les phénomènes extérieurs, très vite il me faut reconnaître que fuyant l’idée de la mort je n’ai pas accepté non plus celle de la vie, et que tous mes actes furent de petits suicides momentanés qui me diminuèrent sans m’éloigner de la douleur. Je n’ai pas voulu me sentir vivre. J’ai descendu l’escalier qui menait au bar souterrain et lumineux. J’ai bu, j’ai dansé. Ma chair devenait insensible. J’ai baisé toutes les bouches pour être bien sûr que je n’avais plus ni désir ni dégoût. Entre deux boissons j’ai combiné des affaires, des articles pour le lendemain. J’ai ébauché une aventure. Et j’ai entassé les projets sur les projets. J’ai pincé ma peau devenue indifférente. Je me suis mordu la main, et je n’ai pas reconnu le goût humain. Et voici que l’aube me surprend étranger aux choses et aux créatures. Ai-je donc péché que je me voie, et souffre d’un tel dégoût à me voir : « C’est un péché que de se trop connaître, un péché contre soi », me dit le compagnon qui pleure mais dort bien. Et je rentre seul par des rues couleur de remords. Mes larmes ne coulent pas, mais je ne puis reposer. Ce mal de tête et cette lucidité ce sont tourments d’enfer. Oui c’est péché contre soi-même que d’avoir voulu voir en soi, que d’avoir vu en soi. Péché contre soi-même parce qu’on ne va pas jusqu’au bout de sa franchise. Mais ne suis-je point déjà mort que, soudain, un chant sans parole, une lumière sans rayon éclatent ? ma faiblesse supportera-t-elle leur aveuglante beauté ? O mon apothéose. La chaleur de mon front est celle du soleil. Tous les océans du monde ont empli de leur victoire mes oreilles. Une seconde, du fond de la douleur, je suis remonté, jusqu’à la joie.
Dites aux hommes que je suis heureux. Dites aux hommes qu’une minute au moins je me suis échappé de leur globe d’attente. Je n’ai plus composé avec l’angoisse, et c’est pourquoi mon silence fut tissé d’allégresse, mais déjà ma tête redevenue de plomb cherche la douceur terrestre d’un oreiller.