Paysage état d’âme. La Sorbonne, le jour de mon baccalauréat, Verlaine et ses musiques falotes que je rougis maintenant d’avoir un peu aimées. Souvenirs de mon adolescence et même souvenirs scolaires. Pourquoi cette récapitulation, ce soir, devant une montagne dont j’espérais si fort qu’elle serait aimant ? Mes pensées voltigent. Rien ne les lie. Nul point précis ne les attire. Papillons frivoles que n’excuse point l’éclat des ailes, pensées couleur de mes yeux qui ont sommeil et ne se fermeront point pour le repos simple, mais ce soir, impossible.

Lyrisme et litanies de mon insuffisance. Seuls me sollicitent les souvenirs qui condamnent au doute. Devant toutes les poupées cassées, la mémoire sait trop bien feindre l’attendrissement. Elle sourit, joue à la petite fille, parle d’une enfance que trop tôt endigua la pitié. Mais voici que le sourire se crispe. La petite fille se ride, fait une mine, prend des airs vieillots. Courbes soudain redressées, les lèvres s’amincissent, les narines se dilatent, les yeux se voilent. L’homme ne sait plus ce qu’il prend et ne peut plus prendre ce qu’il croyait savoir. Les paupières sont fanées et les narines qui ont la transparence triste du parchemin ne battront plus. Collée aux mâchoires, la peau des joues laisse voir l’ombre des dents. J’ai assez bon caractère pour me résigner à n’être plus que le chef d’orchestre de mes cauchemars. Tous les instruments du doute, instruments de torture et de subtilité musicale, sont bien d’accord. Torture, subtilité musicale ? Ce soir, je souffre de ne pouvoir embrasser la chair rouge de quelque bonne certitude. Ce soir j’avais un tel besoin d’être sûr. Fini le jeu des suppositions. Pour spéculer sur l’incertain il faut une salle éclairée, chauffée, peuplée. Vive l’hypothèse, son arrière goût précaire et d’amertume lorsqu’on est deux, lorsqu’on est trois, lorsque chacun croit à la vie de l’autre, des autres, et, que se peuvent faire des échanges, se créer des courants qui réchauffent les cœurs et s’épanouissent en pétales assez larges pour cacher l’inquiétude et la maigreur des poitrines.

Mais celui qui est seul ?

Zébré de désespoir, il ferme les yeux et ce n’est pas même l’obscurité définitive. Mille points brillent et les paupières à l’intérieur offrent le mensonge des pierreries, un monstrueux mensonge et plus incompréhensible que celui dont éclaire, couleur d’opale, la gélatine des méduses.

Minerai trop pailleté, la nuit ne connaîtra point le repos. Dès le premier rêve la tête se détache, saute au beau milieu de la chambre et, boule, roule, bondit et rebondit, de l’un à l’autre des quatre murs qui se l’envoient avec de grands éclats de rire. Le lit a pris la hauteur d’une montagne. Un paysage composé de tout ce dont est fait l’ameublement usuel à la place des pics, vallées, forêts, présente des guéridons, chaises, draps, tapis. Interminables glaciers des serviettes éponges, plateau de la table d’où ne saurait descendre qui s’y aventure et, dominée par le massif des chaises, en vallée, cette descente de lit que le soleil n’embellira jamais.

Voyages et surprises. En dépit de l’épouvante nocturne, la tête sans corps ne connaît aucune joie de reprendre à l’aube sa place sur des épaules, de couronner une double courbature.

Seule l’ecchymose des songes fleurira la tristesse des paupières et les yeux voudraient que jamais ne se soulevât le voile dont la douceur protège du spectacle qui recommence et du désordre sans possibilité, parmi quoi, tout un jour et bien d’autres encore, il va falloir chercher des raisons de continuer à vivre.

Ce soir, comme tous les soirs, j’ai moins peur de la nuit que du réveil. Le petit jour met trop d’obstination à ramener les incertitudes, toujours les mêmes. Au moment de dormir, je m’acharne à trouver quelque sécurité qui m’aide à reprendre avec plus de courage la suite de mes jours. Comme on a besoin de manger et de boire, oui, j’ai besoin d’être sûr. Sûr de n’importe quoi. Sûr, par exemple, que la patronne de l’hôtel dont le corps semble lourd sous la blouse, est enceinte et qu’elle accouchera d’un garçon, que ce garçon deviendra militaire, mourra général. Être sûr du plus infime, du plus stupide, mais être sûr.

Or, à sentir que mon incertitude a fait tout le mal et combien, momentanément, elle me serait moins pénible, si d’autres l’entouraient, miroirs déformants et dans lesquels, à la fin, elle ne se reconnaîtrait plus, pourrais-je n’excuser point ce désir qui pousse les hommes à se perdre dans la foule ?

Grâce à certains points de comparaison, l’individu néglige tout ce qui le fait différent des autres. Il arrive à ne saisir que des similitudes, et croit qu’il ne va plus souffrir, parce qu’il ne sent plus rien de précis dans sa douleur. Mais cet individu qui croit à l’unité des masses dans lesquelles il s’obstine à vouloir se perdre n’est même pas l’indivisible. Il parle de larges synthèses humaines et son être n’est pas une synthèse achevée. Ainsi la solitude ne m’offre point cette sensation d’unité dont j’attendais le réconfort pour mon orgueil en quête. Et tout de même, qui de nous, souvent, n’a pas feint de se croire défini pour mieux éviter la peur des rêves, des désirs qui prolongent. On m’a jadis conté l’histoire d’un certain Bucéphale que son ombre effrayait. Certes, le cheval d’Alexandre permettrait de bien faciles symboles. Or j’ai beau ne pas vouloir me servir d’une image aussi complaisante, je ne puis oublier le jour où me fut dénoncé, voisin de l’être que je m’étais cru, visible et précis, son jumeau, mon jumeau de velours noir insaisissable et fuyant. Une projection qui me rejoignait par le mystère fragile de je ne sais quelle charnière me continuait en caricature de cauchemar. Comment ne me serais-je point cabré, comment n’aurais-je point essayé quelques pas de fuite ?