Faisons nos comptes, que me reste-t-il : cette nuit, hormis la montagne qui le jour, à mon arrivée, commençait verte, devenait grise, finissait blanche. Je retourne à la fenêtre. La lune s’est levée, la lune éclaire la route, le torrent parallèle à la route, la chaîne parallèle au torrent. La lune éclaire le paysage et, puisque, bonnes ou mauvaises, ma faiblesse s’acharne à réclamer des raisons, les fameuses raisons de vivre, je répète, comme s’il s’agissait, en vérité, de quelque talisman de bonheur : La lune éclaire le paysage.
Alors, qu’importent le bois blanc de l’armoire, la commode et ses quatre tiroirs qui n’ont pas su garder l’aveu léger des parfums, la chambre sans visage, le papier qui la décore, et ses roses roses sur fond pâle.
Il y a le paysage.
Le paysage ? Ce n’est qu’un mot, hélas ! un souvenir d’amphithéâtre sous les combles d’une Sorbonne craquante de la canicule et d’examens, ballon de torpeur chaude soudain crevé par la vrille d’une voix universitaire… « et troisième sujet : commentez le mot d’Amiel : un paysage est un état d’âme. »
Bien entendu, c’est le troisième sujet que choisissent tous les candidats, et telle est la précipitation de certains qu’ils retournent ce fameux axiome aussi simplement que s’il s’agissait du premier bonnet de coton venu et, au lieu de dire comment un paysage peut bien être un état d’âme, prouvent qu’un état d’âme est un paysage. Et là-dessus un souvenir de Verlaine et de ses piètres violons, et nos étourdis de citer le sonnet : Votre âme est un paysage choisi.
Mésaventure, Amiel, qui vous prouve que les plus subtiles maximes sont réversibles. Pour vous, d’ailleurs, hormis cet incident, vous n’avez guère à vous plaindre. Beaucoup qui entassèrent traits de génie, réflexions quintessenciées et paradoxes ne gagnèrent rien de cette gloire, qu’une seule phrase, une seule petite phrase simple comme bonjour, vous conquiert toute.
Une seule phrase ? Si vous viviez encore, il faudrait me confier le soin de votre publicité. Vous verriez comme je m’y prendrais.
Sur les murs, à la dernière page des journaux, en capitales, des impudents osent se vanter : La timidité vaincue en cinq leçons. Cent mots à la minute. Je voudrais bien chronométrer les cinq heures qui donneront de l’audace aux honteux et je défie votre meilleur élève, École Pigier, de sténographier en soixante secondes les cent mots qu’il me plaira de mettre en file, onduleux, rares et terribles.
Mais parlez-moi d’Amiel et de sa fameuse phrase. J’annonce : L’immortalité en vingt syllabes et sans même signaler l’existence du Journal, n’ai qu’à répéter : Un paysage est un état d’âme pour que personne n’ose me contredire. Exemple unique dans l’histoire des lettres. Seul, l’auteur de certain sonnet pourrait prétendre — mais de loin — à la même sorte de gloire. Or cette affirmation d’Amiel, des candidats nous la mettent cul par-dessus tête et c’est un saut périlleux, non moins périlleux et surtout non moins surprenant que celui qu’exécuterait par exemple un nouveau Président de la République, en signe de joyeux avènement, devant l’Assemblée dont il est l’élu, ou un généralissime en présence de toutes ses troupes réunies.