N’est vraisemblablement juste ni définitif aucun amour, aucune haine. Mais l’estime où, bien malgré moi et en dépit d’une despotique éducation morale et religieuse, je suis forcé de tenir quiconque n’a pas eu peur et n’a point borné son élan, l’élan mortel, chaque jour m’amène à envier davantage ceux dont l’angoisse fut si forte qu’ils ne purent continuer d’accepter les divertissements épisodiques.
Les réussites humaines sont monnaie de singe, graisse de chevaux de bois. Si le bonheur terrestre permet de prendre patience, c’est négativement, à la manière d’un soporifique. La vie que j’accepte est le plus terrible argument contre moi-même. La mort qui plusieurs fois m’a tenté dépassait en beauté cette peur de mourir, d’essence argotique et que je pourrais aussi bien appeler timide habitude.
J’ai voulu ouvrir la porte et n’ai pas osé. J’ai eu tort, je le sens, je le crois, je veux le sentir, le croire, car ne trouvant point de solution dans la vie, en dépit de mon acharnement à chercher, aurais-je la force de tenter encore quelques essais si je n’entrevoyais dans le geste définitif, ultime, la solution ?
Au reste, la hantise du suicide, sans doute, me demeurera la meilleure et la pire garantie contre le suicide.
VIII
LES PAYS ET LES RÊVES
Déchirer la photographie de la créature la plus chère, effeuiller une rose, le dernier présent de ceux qui parfois réussirent à me faire aimer certaines minutes, et penser à la mort dans la plus anonyme des chambres d’hôtel, n’est-ce point là trop d’orgueil ?
J’ai rêvé d’un absolu par le vide et voici que peut-être il me va falloir coucher avec des fantômes.
O les braves égoïstes, qui usent du pluriel de politesse pour déclarer, comme s’ils étaient des papes : Nous nous suffisons à nous-mêmes. Si je sais que les autres ne me peuvent suffire — parce que peut-être je ne leur suffirais pas — puis-je dire, sans feintise, que moi, je vais maintenant me suffire à moi-même ?
Quand je suis seul j’oublie l’existence des autres, mais ce n’est que pour mieux douter de la mienne.
Sans être, sans objets, à qui vouer les mouvements de mon corps ou de mon âme, que me reste-t-il ?