La vérité. Dès qu’un homme, dans une assemblée, parle de Dieu ou ce qui revient au même de la Vérité, avec un V majuscule et absolu, ses voisins de rire. Mais, interrogez chacun de ses voisins et ils vous avoueront leur effroi devant de tels mots. C’est que les uns ont renoncé (sans parvenir à n’y plus penser) aux problèmes essentiels ; c’est que les autres ont essayé d’un arrangement provisoire (mettons humain) qui ne saurait les satisfaire. Je pense à cette phrase qu’un homme anxieux écrivit, réponse à des remarques désespérées : Il y a beaucoup de grandeur dans un peu de vérité.

Beaucoup de grandeur dans un peu de vérité ?

Pourquoi ? Si j’ai rêvé d’une solitude telle que je ne serais pas tenté, le soir venu, de chercher le contact illusoire d’une chaleur humaine c’est bien que ce un peu de vérité, au cours de toutes mes tentatives quotidiennes, ne m’a jamais contenté. C’est lui au contraire qui a permis au mensonge (le mien et celui des autres) de tenir debout, car si la vérité n’est susceptible d’aucun alliage et, par conséquent, apparaît étrangère à un monde où tout est fusion, le mensonge ne saurait être conçu à l’état pur, je veux dire sans ce un peu de vérité dont se contente notre aimable faiblesse. Ainsi, je ne vois point la possibilité d’un mensonge absolu non plus que d’une vérité relative.

Au reste, il faut reconnaître que, dès que la vérité dépasse ce un peu, nous sommes éblouis et faussons à nouveau l’éclairage, tout comme les jours de trop grand soleil, portons des verres fumés. Mais, dans la demi-obscurité où nous nous condamnons à vivre et nous nous croyons forcés de vivre, nous ne désirons que cet accident lumineux, qui déchire de haut en bas notre ennui et, par la douleur, réussit à nous donner sensation d’être.

Nos recherches sexuelles peuvent d’ailleurs elles-mêmes s’expliquer fort vraisemblablement par l’axiome : La volupté est fonction de la douleur. Mais, parce que nos corps et nos âmes ne sauraient doser ces jouissances qui, leur donnant l’oubli des états antérieurs, leur permettent quelques secondes d’une vie enfin dédaigneuse de la mémoire, parce que nous manquons de poids et de mesure, contraints à de perpétuelles surenchères, nous sommes amenés, suivant le degré de notre tempérament, au désir du sommeil ou de la mort et, à force d’ardeur, souhaitons la minute qui nous libérera d’une existence que nous ne savons ordonner.

Toute la vie, ainsi, rôderons-nous autour du suicide dont les législateurs ont fait un péché, pour que ne soit pas désertée la terre.

D’un suicide auquel il me fut donné d’assister, et dont l’auteur-acteur était l’être, alors, le plus cher et le plus secourable à mon cœur, de ce suicide, qui — pour ma formation et ma déformation — fit plus que tout essai postérieur d’amour ou de haine, dès la fin de mon enfance j’ai senti que l’homme qui facilite sa mort est l’instrument d’une force majuscule (appelez-la Dieu ou Nature) qui, nous ayant mis au sein des médiocrités terrestres, emporte dans sa trajectoire, plus loin que ce globe d’attente, les seuls courageux.

On se suicide, dit-on, par amour, par peur, par vérole. Ce n’est pas vrai. Tout le monde aime ou croit aimer, tout le monde a peur, tout le monde est plus ou moins syphilitique.

Mais en fait pourquoi ne verrais-je pas dans le suicide un moyen de sélection ?

Se suicident ceux-là seuls qui n’ont point la quasi universelle lâcheté de lutter contre cette sensation d’âme déjà nommée, si intense qu’il nous faut bien jusqu’à nouvel ordre la prendre pour une sensation de vérité.