Éveillé en sursaut, je me surprends occupé à quelque travail inexorablement logique. Je suis peut-être fou, puisque j’ai eu un rêve qui ne l’était pas. Le bonheur serait de n’avoir point à me reprocher ce goût des subtilités.

Un homme fort ne se pose que deux ou trois questions ; répond oui ou non ; s’endort ou agit. Mais, toujours fait comme s’il n’y avait rien dans l’univers qui ne fût très évident.

Comment ne pas lui donner raison ? Il est fort, il est heureux. Mais est-il heureux et fort parce qu’il fait comme si, ou au contraire fait-il comme si parce qu’il est heureux et fort ? Cause ou effet ? Les aller et retour s’enchevêtrent. A tel point que même dans ce cas — le plus simple — déjà je ne m’y reconnais plus.

IX
RENDEZ-VOUS DE SENSUALITÉ, RENDEZ-VOUS MANQUÉS

J’ai vingt-cinq ans. Cet âge, sans doute, équitablement, peut compter d’autres plaisirs que celui de démêler des écheveaux.

Donc un peu de précision et même, pourquoi pas ? de brutalité. Après avoir consenti à figurer dans telle ou telle catégorie — me déclarant par exemple un sensuel — suis-je capable de me coucher et de m’endormir d’un sommeil voué tout entier à la joie que ne manquera certes pas de me valoir la résolution d’essayer, dès l’aube, quelque aventure ?

— Une aventure dans ces montagnes !

Allons donc ! Qu’attendre d’un pays perdu ?

— Mais ce pays perdu est un pays bien portant. Au reste, j’ai ouï dire que les animaux se prêtent volontiers à la curiosité amoureuse des hommes. Et sans doute, pour l’ordinaire, les uns et les autres y prennent-ils quelque agrément, puisque aucune religion n’a omis de le défendre. D’ailleurs, la montagne n’est point réservée aux seuls animaux et pourquoi n’espérerais-je point aussi de qui les gardent. Toute peau à cette altitude doit être bien cuite, et offrir, à respirer d’un peu près, une surprise plus affamante que celle du pain chaud. Et, déjà, se laissent deviner les rudes secrets dont sauront user naïvement les corps, en vraie peau, en vrais os, en vrais poils et tapissés de vraies muqueuses, pour attiser le désir au plein air, quand le soleil tombe à pic, découpe en tôle l’ombre des arbres et fait plus haletant le souffle des bêtes qui n’ont que la langue pour transpirer.

Donc je partirai de bon matin. Amoureux des prairies, je caresserai l’herbe, les fleurs. Mes paumes seront heureuses. Je les joindrai en coupe, et ma bouche, pour se mettre en goût, permettra de s’échapper à une langue qui sans doute alors connaîtra la surprise d’un coin de ma peau — mes mains trop visibles — demeuré mystérieux quoique ou parce que sans protection de vêtements, de linge.