Et voici que de leur solitude ils gagnent le sentiment de dignité, d’autant plus incroyable que prévu, et du sentiment de dignité une joie intérieure qui les incite à chantonner. Lyrique, devant un étalage de verroteries, de colliers en galalithe, de perles de Venise, JE s’arrête cinq minutes. X a choisi tout un bazar. Y se contente d’une affiche de cinéma. Ni JE ne voit la boutique de pacotilles, ni X le bazar, ni Y l’affiche. Au même instant sans se concerter ils ont découvert un même bonheur. Ils ne voient plus, ils n’ont plus besoin de voir. Ils jouissent. Ils jouissent. Confusément et ce peut être du plus abstrait ou de la plus claire idée. Ils jouissent égaux de Dieu car ils ne renoncent à aucune possibilité pour quelque objet précis ou constaté.
Or voici qu’une vendeuse bouscule JE, on prend X pour un voleur à la tire, Y est dérangé. Donc JE, X, Y recommencent à vivre, ou du moins à faire les simulacres dont il a été admis, une fois pour toutes — est-ce si sûr ? — que l’ensemble constituait le vivre.
JE, X, Y voient, ils ne jouissent plus. Ils regardent les passants. Tous les passants, comme l’on pense, sont odieux. Alors ils leur souhaitent du mal, essaient des crocs en jambe, combinent des faillites, des meurtres. Ce n’est point à eux qu’il faut donner tort mais aux passants, à tous les passants organisés, policés. N’avais-je point raison de parler de notre méchanceté. Il est vrai qu’elle est la plus digne réaction. Je ne conçois pas d’homme honnête qui puisse ne ressentir aucune irritation des lois humaines passées, présentes, futures. Et tout le monde n’est pas Antigone.
Antigone et Créon : l’anarchie, l’apparence d’ordre. Mais Antigone si facilement devient Créon, c’est-à-dire qu’ayant invoqué les lois senties au plus secret qui ne peuvent manquer de s’opposer aux autres, celles des cités, l’homme, renonçant à son ordre vrai, se contente de l’arbitraire, qui facilite les transactions quotidiennes mais ne peut rien contre l’angoisse.
Or le propre de tout choc sensuel est de révéler la vanité des transactions quotidiennes. Après le geste d’amour, la joie qui en résulte, quels qu’en aient été le ton ou le degré, contraint, qui en a fait l’épreuve, à ne point se contenter de si peu. Ainsi les spécialistes ont dû noter les rapports de l’ardeur amoureuse et du mysticisme. Celui qui bégaie de volupté ne saurait tarder à se mettre en quête des lois divines, des lois supérieures à celles essayées pour l’économie mesquine de ce globe d’attente.
C’est que les gestes, mouvements de reins, et contacts divers, bien qu’il soit aisé de les prétendre sans importance, me forcent, il faut l’avouer, à des questions qui ne sont point seulement du bonheur épidermique.
Que tel chrétien du XVIIe siècle par exemple, ou quelque homme d’un temps d’ordre et de certitude ait fait l’amour, sans jamais éprouver la moindre angoisse, voilà qui est tout naturel. Mais pour moi, après le halètement voluptueux, à la minute où il s’agit de retomber sur terre, et d’y retomber sans cuirasse de cynisme ou bouclier de frivolité, trop de problèmes m’assaillent pour que je ne sois tenté de chercher une solution qui me justifierait.
Or si éclatant ait été l’incendie allumé dans mes membres, ma poitrine, mes yeux, il me faut bien avouer que l’acte, son principe, ne m’a rien révélé d’essentiel.
Et cependant, ce n’était pas mon corps mais mon esprit qui demandait un miroir.