D’une fusion dont il me semblait qu’elle me permettrait d’échapper au mal de solitude, et de croire enfin au miracle d’une présence, je m’aperçois qu’elle ne m’a pas guéri, qu’elle ne pouvait pas me guérir.

J’ai voulu posséder, alors que la sagesse eût été non de prendre mais de comprendre.

Il importait de sentir ensemble.

Peut-être, le fait de se trouver deux entre des draps, de mettre son ventre sur un autre ventre, de mêler pieds, mains, bouches et tout ce qui aime à être mêlé, facilite-t-il l’échange impondérable.

Mais d’autres chocs aident à la fusion, d’où naît l’égalité constante et intime (qui n’a rien à voir avec l’égalité conventionnelle).

Une foi commune, par exemple, bien plus et bien mieux qu’un besoin partagé de jouissance physique, donne la possibilité joyeuse de chérir autrui comme soi-même. Foi commune, communion, communisme des âmes, le rêve d’un petit Juif a été plus fort que la prétendue sagesse antique, un vagabond crucifié a fini par vaincre des lois qui avaient eu raison de sa créature humaine, l’antisocial a permis au monde de ne pas crever sur son fumier raisonnable, la révolution sincère a triomphé de la pourriture conventionnelle, et bientôt, les individus trop particuliers pour ne point devenir ennemis les uns aux autres (homo, homini lupus), du haut de leurs tours d’égoïsme logique, leurs dernières forces affaissées sous ce dont ils ont voulu faire des cuirasses d’esprit, de cœur, ne pourront plus ne pas sentir — illusion ou vérité, mais secours sublime, en tout cas, et dont il nous est humainement fort difficile d’avoir le courage d’être dignes — que le salut n’est pas dans quelque créature choisie ou l’effort terrestre, mais une fusion totale, absolue.

Et ne sais-je point déjà que mon plus haut, mon vrai, mon seul orgueil fut celui des jours où, parcelle anonyme d’un continent universel, d’un continent dont les frontières étaient les yeux, les oreilles, les papilles à jouir, les peurs, les volontés, les soifs, les désirs, les rages, les espoirs et désespoirs de tous les êtres, enfin, je n’essayais plus de me rattraper à quelque essai de bonheur individuel.

Élément indivis, mais tout de même un peu responsable, puisque les yeux, les oreilles, les papilles à jouir, les peurs, les volontés, les soifs, les désirs, les rages, les espoirs et désespoirs d’un René Crevel qui s’était promené sous la pluie, s’était troublé de certaines rencontres au coin des rues, avait aimé ou haï sans mettre jamais sa pensée d’accord avec elle-même, si grande en fut la misère, étaient les hublots dont s’éclairait la coque d’un navire maître du temps et de l’espace, étaient les antennes d’un lieu idéal et qu’on ne pouvait nommer que Paradis.

Le Paradis, le Paradis retrouvé.

Esprit, mon beau mystère, pourquoi mon corps, ce poids de chair, me force-t-il à retomber au fond de l’abîme, comme les semelles de plomb, le scaphandrier ?