Moi-même ?

Ou plutôt un petit tas d’os, de volontés inconciliables, de papilles à jouir, d’organes à percevoir.

Dans la journée, sous prétexte d’ordre, l’intelligence coupe les plus vigoureuses branches, les plus touffues, les plus salutaires. Critique et destruction. Elle fait une roue sans plumes et n’accepte de s’endormir qu’après avoir éparpillé toutes les petites chances de bonheur.

La nuit il y a le prolongement des rêves.

Ce prolongement est à la fois un secours et une raison de désespérer.

Secours, parce que l’esprit fait le seul voyage capable d’enrichir. J’entends que, grâce aux rêves, j’ai appris à douter de ce qui est facile à voir, à prendre, à sentir, à manger, à embrasser, et grâce aux rêves j’ai appris à chercher mon bonheur en d’impondérables sensations, bouquet dont je permets de rire.

Raison de désespérer, parce que le sommeil dont on a coutume de dire qu’il est l’image de la mort, réservant les surprises des rêves, après une nuit de cauchemars ou d’amours extra-terrestres, il ne m’est guère possible de croire que la mort puisse être une évaporation, une descente au néant. J’ajoute que d’ailleurs la notion du néant a pour moi toujours été inconcevable. Peut-être est-ce encore une lâcheté et que, n’ayant pas trouvé mon compte dans les aventures humaines qu’il me fut donné de parfaire, je m’obstine à penser que l’agrégat qui porte mon nom (petit tas d’os, volontés inconciliables, papilles à jouir, organes à percevoir, l’intelligence le jour, les rêves la nuit) ne peut se dissiper avant d’avoir brillé de quelque éclat.

J’avoue d’autre part que, si je tiens à la vie tant que je la juge précaire, je la trouve fort négligeable dès que je l’imagine projection terrestre d’une marche éternelle.


Pour mémoire je signalerai mon orgueil, l’orgueil qui me pousse à me croire digne de porter un jugement, de condamner, de me condamner moi-même.