Alors, on le vit rôder par les carrefours et les quartiers lointains, le long des grèves sangloteuses et des jardins embaumés, comme un chien qui a perdu son maître.
De tant pleurer la nuit et le jour, ses paupières étaient comme marquées de profondes brûlures; de tant errer par les chemins et les rues, ses pieds étaient couverts de plaies sanglantes.
Et parce qu'avec sa robe en lambeaux, sa face ridée, blafarde, poussiéreuse, son regard fixe, ses bras qui sabraient l'air de menaces extravagantes, sa bouche qui proférait des mots inachevés, il avait l'apparence de quelque fou évadé de sa geôle, les enfants le poursuivaient, le huaient, le lapidaient de cailloux aigus.
Enfin, il parut s'apaiser, reprit ses pinceaux. Mais lui qui avait été jusque-là le révélateur des lignes ensorceleuses, des enchantements de la chair, des reflets qui traînent sur une épaule ou sur une nuque, des lèvres épanouies et souriantes, devint le peintre ironique, acharné, cruel de la laideur, des déchéances, des crevasses, des écroulements de graisse, des coquetteries posthumes, des précoces vieillissements, des artifices qui essaient de donner le change, qui ne dissimulent pas la griffure implacable du temps.
Il éveilla des épouvantes, des rancunes et des rires.
Il montra comme avec une prescience prophétique ce que deviennent les plus belles et les plus désirables, ce que dure le plus doux regard, le plus clair sourire, le plus rayonnant corps de femme, saccagea ses anciennes idoles avec comme une fureur sacrilège.
Et bientôt, dégoûté même de la laideur humaine, avide en sa démence de peindre des réalités de plus en plus abjectes, de plus en plus dérisoires, de plus en plus repoussantes, il dit adieu au monde, à ses joies, à ses tristesses, à ses misères, s'en alla tel qu'un pèlerin vers les forêts profondes qui enténèbrent les flancs du Fousi-Yama, que hantent des milliers et des milliers de singes...
Et toutes ces bêtes aux grimaces de pître, aux agilités étranges, aux ruses subtiles, aux farouches colères, ces reflets déformés, ridicules, velus, hilarants de l'homme et de la femme, qui peu à peu s'étaient accoutumés à sa présence, ne s'enfuyaient plus en bonds désordonnés d'arbre en arbre dès qu'il s'approchait d'eux, qu'il leur parlait, le contemplaient, l'imitaient avec des mines anxieuses, des bredouillements de sons inintelligibles, des hochements de tête, le frôlaient, lui faisaient des signes, venaient manger dans sa main, le ravirent.
Il peignit leurs poses, leurs enlacements, leurs batailles, leurs gourmandises, leurs sommeils. Et ayant épuisé sa provision de papier et de couleurs, lassé de tout, envahi par cette torpeur qui tombait des feuillages, du ciel, par cette paix des solitudes où il s'ensevelissait, il revint à l'animalité des premiers êtres, perdit le souvenir du passé, des choses apprises, de sa langue natale, sentit ses forces se décupler, ses instincts s'éclaircir et s'affiner, ne songea plus qu'à boire, à manger et à dormir, vagua au milieu des branches, finit par être avec ses longs cheveux, sa figure hirsute, hâlée, ses membres musclés, une sorte de monstrueux macaque.
Cependant, la djeko, prise de nostalgie et de remords, sentant qu'elle touchait au déclin de sa beauté et voulant que ce coucher de soleil fût empli d'amour, de cet amour qu'elle n'avait goûté vraiment qu'une fois aux lèvres enfiévrées de son peintre, parcourait la campagne, les villages, les couvents, les ravins et les monts, en quête du disparu, eût sacrifié ses bijoux, sa maison, ses richesses pour le retrouver, pour en obtenir son pardon.