C'est une mélancolisante et douloureuse histoire de cœur brisé par d'inclémentes mains de séductrice et je veux la raconter telle qu'elle m'apparut en le déroulement d'un album japonais, parmi des paysages de rêve, des éclosions d'étranges fleurs et ces alignées de lettres inconnues qui semblent des signes magiques et aussi de noirs myriapodes.
Je ne sais ni les noms sonores des personnages qui l'emplissent de leurs gestes raides d'idoles, de l'éclat de leurs robes brodées, de leurs contorsions hallucinantes, de leurs sourires câlins et de leurs regards haineux, ni la date lointaine où se passèrent ces choses et je ne m'en souviens aujourd'hui que parce qu'elle m'émut jusqu'au fond de l'être, symbolique légende où revivent l'éternelle lutte de l'Homme et de la Femme, le lent martyre qu'est l'Amour, conte puéril comme il en faut à ces oiseaux en cage, ces petites poupées libertines qui bâillent sur leurs nattes de jonc, qui sourient aux passants derrière leurs barreaux et dont l'haleine fleure le thé, ou roman passionnel que quelqu'un vécut.
La voici, image par image.
Le peintre la vit pour la première fois cette folle djeko—dont les lèvres fardées mordillent une fleur, dont les yeux longs, pareils à des amandes, s'alanguissent, cèlent comme de mystérieuses et alliciantes promesses, dont le torse souple se cambre dans les transparences de la soie, dont les cheveux dressés en tiare, piqués d'épingles d'or, semblent quelque nuit d'orage—un de ces soirs de fête où des musiques discordantes sonnent aux quatre coins de la ville, où les arbres s'étoilent de lanternes, dardent en les ténèbres comme des regards pensifs, où le long des fleuves jaunes, aux abords des innombrables ponts, glissent sans bruit de longues barques sur lesquelles, illuminées par le brasier qui flambe en une grille de fer, qui crible l'eau d'étincelles, s'érigent les femmes folles de leur corps, les vendeuses de volupté et d'oubli.
Elle l'éblouit comme l'éclatant soleil d'août.
Il l'aima sans songer qu'il n'avait ni les belles armures, ni les colliers d'émeraudes, ni les maisons somptueuses des Samouraïs, qu'il était né au fond d'une grange, qu'il ne pouvait, en sa fière pauvreté d'artiste vagabond aux poches où les pièces d'or ne s'attardent que comme à regret, prétendre à la posséder, à l'emporter, à s'en repaître éperdûment et dût-il lui donner toute sa vie.
Et par un de ces caprices de tourmenteuse, qui traversent des fois leurs cerveaux de mésange, la djeko exauça ses suppliantes oraisons, lui ouvrit sa porte, le grisa de ses baisers, l'englua en de dévoratrices étreintes, s'en amusa comme de quelque jouet.
Ils demeurèrent enfermés ensemble durant des jours et des jours et en les accalmies de stupre, il peignait de divins kakimonos, miroirs extasiés de cette beauté qui l'emparadisait, de ces attitudes qui la faisaient songer au ciel, de cette chair en fleur où il eût voulu se fondre, s'annihiler, sombrer à jamais comme en un gouffre rose.
Et quand elle fut rassasiée de tout cet amour, que ces joueries ne la délectèrent plus, la djeko, sans se soucier ni des larmes, ni des clameurs, ni des malédictions du malheureux peintre, le fit jeter dans la rue par ses serviteurs comme quelque bouquet fané...