A PERPÈTE

————

...Survenu ainsi brusquement comme quelque hallucinante apparition d'outre-tombe tandis qu'au bord du vaste lit, ils sommeillaient avachis, épuisés, cuvant leur amour, la face blanche, les lèvres encore allumées d'un sourire et se cherchant jusque dans le rêve, Sigmund Andréléief les tenait l'un et l'autre en sa possession, aurait pu les envelopper de ses bras vigoureux, les broyer, les étouffer, en faire une sanglante bouillie de chairs et cependant il demeurait immobile parmi les vacillantes clartés de la veilleuse d'église accrochée au mur, contemplait le couple avec un flegme étrange, sans un tressaillement, semblait, les sourcils froncés, quelque juge qui s'apprête à rendre un arrêt sans appel, qui en rumine les phrases inoubliables.

Eux,—l'adorable comtesse Marpha, presque nue dans ses dentelles lacérées et ses cheveux de soie épars, la nimbant d'une auréole radieuse, tout le bonheur d'aimer et d'être aimée dans l'épanouissement de sa bouche entr'ouverte comme une fleur, et Robert d'Astérille, si délicat, si nacré de peau, si féminin qu'on eût été tenté de l'habiller en demoiselle d'honneur comme Chérubin, de ne pas en faire plus de cas que d'un joli joujou fragile, de ne lui parler qu'avec ces diminutifs mignards qui alanguissent les mots d'oreiller,—avaient sombré dans l'oubli de tout, paraissaient anéantis en une extasiante hypnose.

La chambre close fleurait l'amour.

Enfin, comme la demie de trois heures sonnait à une petite pendule de voyage posée sur la cheminée au milieu de babioles, le mari s'avança vers les coupables, posa sa main d'un geste lent sur l'épaule de monsieur d'Astérille. Et éperdus de terreur, la gorge serrée, les amants se dressèrent, se roidirent comme si le froid de la mort les eût déjà glacés.

Le comte Andréléief les dévisageait d'un âpre et méprisant regard, se repaissait de leur angoisse, la prolongeait comme avec de secrètes jouissances et il éclata de rire, d'un long rire aigu, rauque qui les narguait, les insultait, faisait penser à la crécelle d'un oiseau de proie qui plane et tourne dans un ciel d'orage.

Puis scandant ses phrases, les martelant comme s'il eût voulu les leur enfoncer une à une dans le cerveau, les y planter à jamais ainsi que des clous de Calvaire, Sigmund s'écria: