—Rassurez-vous, je ne vous tuerai pas... Il me plaît que vous viviez encore, vous et elle, que vous vous aimiez... Je vous donne l'un à l'autre pour toujours, pour toujours vous m'entendez bien... Je ne vous fais grâce qu'à cette condition formelle et si vous vous sépariez, si vous cessiez de vivre ensemble, si vous vous trompiez, je vous jure sur l'honneur et sur le Christ qui nous voit et nous entend, que votre dernière heure serait venue, que je vous abattrais comme une paire de chiens qui ont la rage!
...Ils ne lui répondirent pas une parole, haletants, les prunelles fixes comme des somnambules que hante un cauchemar, les mains crispées dans les draps, et le mari répéta d'une voix plus impérieuse, plus stridente:
—Vous m'avez compris, n'est-ce pas? Je vous condamne à vous aimer à perpétuité,—à perpétuité.
Et, sans même retourner la tête, il souleva la portière de vieux brocart rose qui barrait le fond de la chambre et se retira discrètement, comme un médecin qui se sent désormais inutile.
S'aimer à perpétuité, vivre en une communion absolue de sensations, d'espoirs, de chimères, ne jamais se séparer, n'était-ce pas la réalisation de leur rêve familier, le but qui apparaissait auparavant à leurs tendresses comme quelque inabordable Icarie? Et ne fallait-il pas qu'en son excès de douleur, son accablement de honte, leur malheureuse dupe eût perdu la raison pour leur infliger comme un châtiment cette suprême joie, pour les pousser soi-même vers le paradis? Ils arrangeraient leur existence comme une éternelle partie de plaisir. Ils ne l'orienteraient que sur l'amour et leurs années seraient une suite ininterrompue de délices. Ils souriaient à leur nouvelle destinée. Ils narguaient de leurs doigts enlacés, de leurs bouches palpitantes, de toute leur âme ravie, la menaçante et railleuse pitié de celui qui avait cru leur infliger la pire des tortures.
Et des années d'enchantement, des années qui évoquaient ces douces aurores où la mer bleue se fond dans le ciel bleu, des années où ils n'avaient conscience ni des pays qu'ils traversaient, ni des saisons qui se succédaient, ni des jours qui s'écoulaient pareillement légers, pareillement joyeux, des années fuirent sans qu'aucune secousse ébranlât leur quiétude, ternît leurs prunelles sereines, sans qu'aucun émoi troublât l'attachement de leurs âmes...
Cependant le mari attendait patiemment la série à la noire et elle se dessina bientôt fatalement, logiquement comme quelque courbe aux décroissantes sinuosités.
Monsieur d'Astérille sentit le premier le poids du boulet et avec sa nature frôleuse et libertine qui le jetait dans toutes les jupes, qui le brûlait de convoitises dès qu'il découvrait quelque jolie femme nouvelle. Et cette maîtresse forcée qui lui barrait toutes les routes de volupté, qui l'annihilait, qui lui avait fait une prison de sa chair, une geôle d'où l'on ne peut s'évader, qui lui valait ce supplice de traverser l'existence avec des veuleries voulues, des déroutes, des affolements d'être neutre qui doit partout abandonner son manteau aux mains fiévreuses des séductrices, fuir devant elles, ne pas même ébaucher quelque flirt exquis, quelque adorable histoire sentimentale, lui devint peu à peu odieuse, l'obséda, lui donna l'écœurante satiété de l'amour. Il enviait ses camarades qui avaient la bride sur le cou, qui changeaient à leur guise de femmes, qui, même mariés, couraient la prétentaine. Il eût donné toute sa fortune pour pouvoir seulement un soir au Jardin-de-Paris ou sur le boulevard s'accrocher à une fille de rencontre.
La comtesse Marpha l'adorait quand même, ne savait que faire, qu'imaginer pour le retenir auprès d'elle, pour l'apaiser, pour l'émouvoir. Elle s'entêtait, s'acharnait en cette lutte décevante, souffrait comme si d'invisibles mains lui eussent lacéré le cœur à coups de couteau, mais étouffait ses sanglots, jouait la comédie afin que son amant ne s'aperçût de rien, ne s'éloignât pas en quelque crise de colère. Et elle passait des heures entières à se regarder dans ses miroirs, interrogeait sa femme de chambre, ses amies, se demandait avec de la désolation pourquoi Robert lui marchandait à présent ses baisers, ne la trouvait plus belle et attirante, la gouaillait sans raison, la traitait déjà en vieille femme.
...En cet état d'irritation, d'énervement atroce, ils ne parvinrent plus à se maîtriser, à se mentir, se heurtèrent en de continuelles disputes, se reprochèrent leur faute, cet adultère où s'était englouti, comme en un gouffre boueux, leur jeunesse, leur repos, leur bonheur...