Mais bien que leur liaison durât depuis des années et des années, qu'ils fussent aussi étroitement rivés l'un à l'autre que s'ils eussent été mariés, bien que Charlotte Guindal l'obsédât de prières, de querelles incessantes à ce sujet, qu'il la crût d'une loyauté absolue, digne de toute sa confiance, de tout son amour, jamais monsieur de Saint-Juéry n'avait pu se résoudre à lui donner son nom, à régulariser, par le mariage, cette fausse situation.

Il en souffrait vraiment et cependant tenait ferme, se défendait, ergotait, cherchait des faux-fuyants, répondait des éternels et vagues «à quoi bon» qui mettaient Charlotte hors d'elle, l'enfiévraient de colère, lui emplissaient la bouche de paroles mauvaises et hargneuses. Et il demeurait inerte, passif, le dos courbé comme un cheval rétif sous les coups de fouet.

Etait-ce nécessaire en effet à leur bonheur puisqu'ils n'avaient pas d'enfants? Ne les croyait-on pas mariés? Ne l'appelait-on pas partout madame de Saint-Juéry et leurs gens doutaient-ils qu'ils servaient des «respectables»? Le nom qui de père en fils vous a été transmis intact, honoré, souvent auréolé de gloire, n'était-il pas comme un dépôt sacré auquel on n'a pas le droit de toucher? Qu'aurait-elle de plus en le portant légalement et supposait-elle un instant qu'elle en serait plus rehaussée, plus admise dans le monde, que l'on consentirait à oublier qu'elle avait été la maîtresse légitime avant de devenir la femme, qu'à ses débuts avant qu'il la sortît de la bohème où elle s'étiolait et se morfondait, Charlotte Guindal courait tous les cachets, exhibait ses jambes parmi les petits «fonds de revue» des Folies-Marigny et d'ailleurs?

Charlotte connaissait de trop vieille date ce caractère de bourru bienfaisant, à la fois raisonneur et entêté pour espérer qu'elle arriverait à mater ses rébellions et ses suprêmes scrupules autrement que par quelque bon tour de femme rusée, quelque scène de comédie adroitement jouée. Elle parut donc accepter ces bonnes raisons, renoncer à sa marotte, redevint en apparence d'humeur égale et conciliante, n'importuna plus monsieur de Saint-Juéry de ses récriminations.

Du temps se passa ainsi, calme, monotone, sans stériles batailles, sans assauts acharnés.

Charlotte Guindal avait pris pour médecin le docteur Rubatel, un de ces hommes adroits qui ont l'air de tout savoir et qu'un rebouteux de campagne réduirait en quelques questions à quia, traînent dans tous les mondes leur apparente valeur, exploitent la médecine comme quelque productive maison d'affaires véreuses, ont le flair des gens qu'ils manieront à leur guise comme de la cire molle, hanteront de l'effroi perpétuel de la mort et chez qui l'on règne bientôt en maître, l'on impose son influence, l'on arrondit peu à peu sa pelote; scrutent les consciences comme un prêtre malin, s'assurent des complicités lucratives dès qu'ils ont pris pied quelque part et drainent les secrets dont on peut se faire une arme ou des rentes à l'occasion. Il pressentit tout de suite que cette «ancienne» avait besoin de lui; et comme en une perversion inéluctable, il aimait les beaux restes de femmes savamment arrangés et offerts, ce goût faisandé qui émane de lèvres molles, attendries par des années d'amour, des cheveux gris plaqués de poudre, d'un corps qui livre ses suprêmes combats, qui rêve une dernière victoire avant d'abdiquer à jamais, n'hésita pas à devenir l'amant de sa nouvelle cliente.

Et quand vint l'hiver, il s'opéra tout à coup comme une métamorphose dans la santé jusque-là si intacte de Charlotte. Elle n'avait plus de forces, se trouvait mal pour la moindre chose, se plaignait de souffrances intérieures, passait des journées entières étendue sur une chaise longue, les yeux fixes, sans exhaler une parole, se mourait, on l'eût cru, dans les affres d'une de ces mystérieuses maladies qu'on ne peut pas dompter, qui consument peu à peu l'être et le jettent bas. C'était une tristesse de voir ce pauvre corps inerte s'affaler dans la blancheur des oreillers, ces yeux de femme, se voiler comme d'une brume funèbre, ces mains pendre sans force, cette bouche scellée comme par d'invisibles doigts. Monsieur de Saint-Juéry en était désespéré, en pleurait ainsi qu'un enfant et il souffrit comme si on lui avait enfoncé un couteau dans le cœur, le jour où le docteur, de sa voix onctueuse, lui dit:

«Vous êtes un homme, n'est-ce pas, cher monsieur, et je puis vous dire toute la vérité... Madame de Saint-Juéry est perdue, irrémédiablement perdue... Il faudrait un miracle pour la sauver et les miracles, hélas! ne sont plus de notre temps... La fin n'est plus qu'une question d'heures, peut arriver brusquement...»

Monsieur de Saint-Juéry s'était écroulé sur une chaise, sanglotait désolément dans ses mains crispées.

«Pauvre chérie, pauvre chérie, balbutiait-il par hoquets.»