«Remettez-vous, je vous en prie, et ayez du courage, reprit le médecin en s'asseyant près de lui; j'ai, en effet, à vous dire encore des choses graves, à vous exprimer le vœu suprême de notre pauvre mourante... tout à l'heure, avec des mots qui m'ont ému jusqu'aux larmes, elle m'a révélé le secret de votre double existence, de votre liaison... Et devant la mort qui vient, qu'elle sent déjà planer sur sa tête car, hélas! elle ne se fait aucune illusion, la malheureuse voudrait s'en aller en paix vers le ciel avec cette consolation d'avoir régularisé sa situation équivoque, d'être votre femme.»
Monsieur de Saint-Juéry se redressa, l'air égaré, les mains oscillant dans le vide, incapable dans sa douleur de manifester quelque semblant de volonté, de s'opposer à cet inattendu retour offensif.
«Oh! Tout ce que Charlotte voudra, docteur, tout, je vais moi-même le lui dire à genoux!»
...Et le mariage s'accomplit discrètement, funèbrement dans la chambre où s'amoncelaient de vagues ombres, où les paroles s'assourdissaient, avaient quelque chose de chuchotent, de recueilli, d'angoissé. Charlotte, prostrée, les yeux élargis comme par une béatitude, avait mis ses deux mains dans les mains frissonnantes de monsieur de Saint-Juéry et elle parut rendre l'âme en soupirant: «Oui» du bout des lèvres. Le médecin grave, impassible, engoncé dans sa cravate blanche, contemplait cette scène émouvante, les deux coudes sur la cheminée, les yeux comme allumés de gouaille derrière son lorgnon...
...La semaine suivante, madame de Saint-Juéry entra en convalescence, et cette guérison vraiment prodigieuse, que monsieur de Saint-Juéry raconte à qui veut l'écouler, avec des effusions de reconnaissance, a augmenté tellement la faveur du docteur Rabatel, qu'il sera nommé aux premières élections membre de l'académie de médecine...
LE ROUQUIN
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