Peut-être une qui a le cerveau fêlé, ainsi que tant d'autres de notre monde, qui n'y est plus et que ses enfants un jour mettront en interdit, confieront au père Blanche, ancreront en quelque retraite ignorée, comme une barque détraquée qui ne peut plus tenir la mer, qui menace de sombrer au premier coup de vent. Peut-être quelque pauvre âme brisée comme le vase de cristal dont parle le poète, quelque victime douloureuse d'un de ces mariages de raison, pires aux tendres cœurs romanesques que le bagne à perpétuité, qui s'affola, se satura de fiel jusqu'aux moelles à subir l'odieux contact de l'homme auquel on l'avait légalement donnée en toute possession, qui ne parvenait pas à se résigner et aima mieux souffrir que d'aventurer ses fiertés, ses pudeurs, ses chimères en un adultère, que de chercher dans l'amour la force de porter le joug, l'oubli des amertumes et des vaines révoltes.
Quoi qu'il en fût, madame Lamaloux affichait une telle aversion, un tel dégoût pour son mari, qu'en les voyant on aurait cru assister à un de ces drames intimes où il y a, comme on dit, un «cadavre». Lui, commun, solide, le teint coloré, l'aplomb du brasseur d'affaires qui peut tenir en échec le marché, qui a la toute-puissance de l'argent et las de ses chiffres, de ses rapports, donnerait n'importe quoi pour s'étirer chez lui, pour rire et entendre rire, pour s'épancher, raconter ses projets, trouver dans son intérieur l'absolue quiétude, le repos des excès et de l'esprit, des tendresses vraies et du bonheur. Elle, les cheveux d'un blond discret, les yeux attirants comme perdus en de lointains exils, encore belle, mais ainsi que ces mélancoliques journées d'automne où l'on sent que tout agonise, le doux soleil, les dernières feuilles et les dernières roses, et étrangement indifférente, n'ayant aucune coquetterie, se soignant à peine, s'entêtant à n'épandre autour de soi que de l'Ennui.
Il se heurtait à ce mutisme farouche comme à un mur de prison, s'y meurtrissait, s'y écrasait, y émoussait ses colères et ses rancunes. Elle ne lui adressait pas une parole depuis des années, ne consentait à l'approcher qu'aux heures brèves des repas, ainsi qu'à un buffet de chemin de fer où l'on s'asseoit à côté d'on ne sait qui. Elle dédaignait autant ses avances que les accès de dépit rapide dont par instants, malgré toute sa force de caractère, le malheureux ne pouvait se défendre. Elle affectait des airs de parente pauvre, recueillie par charité, qui ne touche qu'à demi aux plats, qui se sent mal à l'aise dans le luxe des autres, qui fièrement s'en éloigne, s'efface, se dérobe, semble impatiente de regagner son coin d'ombre, sa chambre mansardée. Et ces prunelles de haine, cette bouche de silence, ces doigts sans bagues, ces robes de trente francs achetées toutes faites en quelque magasin de confections, alors qu'il l'avait faite aussi millionnaire qu'une Rothschild, qu'il ne lui refusait rien, l'énervaient, l'aiguillonnaient à un tel point que, pour avoir le droit de la broyer sous ses poings crispés, de l'injurier, il eût presque souhaité qu'elle le trompât, qu'elle ne fût plus une impeccable femme.
Et parce que ses enfants aimaient leur père autant qu'elle, la désavouaient, madame Lamaloux s'en détacha, les repoussa, les traita en intrus, répétant à qui voulait l'entendre qu'ils étaient des «erreurs» dans sa vie.
Enfin, lasse même de voir deux fois par jour l'homme qu'elle abhorrait, de partager en apparence sa vie somptueuse, elle alla se terrer dans la banlieue avec quelques meubles et une bonne à tout faire. Un logement de huit cents francs par an au troisième en une maison d'Asnières. Elle y vivotait sous un faux nom, passait inaperçue, ne recevait personne, réduisait ses dépenses au strict nécessaire, était prise par ses voisins pour une veuve d'officier, quand, un soir, elle eut l'effarement, malgré la consigne sévère qu'avait la vieille servante, de trouver l'un de ses fils installé en maître dans la chambre qui servait et de salon et de salle à manger. En deuil, la figure bouleversée, anxieuse, la voix chargée de sanglots, il saisit les mains de madame Lamaloux, s'écria:
—Je viens vous annoncer un grand malheur, ma chère maman: notre pauvre père a succombé ce matin à onze heures sans que rien pût nous faire prévoir cette brusque fin. Vous étiez séparés, mais je ne doute pas que pour nous, pour le monde, vous ne teniez à oublier le passé et à reprendre dès maintenant votre place au milieu de vos enfants!
Elle était devenue toute pâle, dévisageait son fils d'un mauvais regard et, le geste impérieux, lui désigna la porte qui était encore ouverte, répondit:
—Vous voyez cet appartement, Monsieur; eh! bien, souvenez-vous que désormais vous ne devez plus en franchir le seuil!
Et par ministère d'huissier, elle exigea qu'on ne mît pas son nom sur les faire part qui annonçaient le décès de monsieur Lamaloux. Aujourd'hui, comme elle s'était mariée sous le régime de la communauté et que les acquêts lui sont dus, la veuve de l'industriel qui naguère, en la dernière bataille où tant de braves gens se ruinèrent pour arracher l'épargne française aux accapareurs d'argent, pouvait sauver la situation et préféra passer à l'ennemi, possède au moins sept cents millions. Cependant, elle n'a pas modifié son train de vie, augmenté ses dépenses journalières, quitté le petit appartement où elle végète et se cristallise comme quelque extatique qui aurait fait vœu de pauvreté, qui ne songerait qu'au Paradis, à l'éternel au-Delà. Et qui sait, bien qu'elle ne soit ni dévote, ni croyante, ni charitable, que nul n'ait jamais surpris le secret mystérieux, l'énigme ténébreuse scellés comme en un reliquaire au fond de son être, si pour l'unique plaisir de jouer un mauvais tour à ses enfants, de les déshériter de cette part du gâteau paternel, elle ne lèguera pas à quelque couvent ou à quelque hôpital ce trésor fabuleux de nabab qui s'accumule de mois en mois et dont le compte exact lui importe moins que le prix du lait, à Asnières?