Honorat se réfugia dans la plus petite des deux îles, celle qui s'allonge rocailleuse, avec ses pins tordus, déjetés par les âpres souffles du large, devant la mer grande. Marguerite choisit la seconde avec son épaisse forêt, comme emplie d'éternelle rumeurs, ses promontoires d'où l'on aperçoit les alpes neigeuses, les côtes Ligures.

Et avant de se séparer, ils s'embrassèrent douloureusement, l'âme en peine, mordue de tentations nouvelles, comme à l'agonie et conscients de leur faiblesse, sentant bien qu'ils ne pourraient jamais tuer leur amour, ni en les jeûnes ni en les oraisons, jamais supporter un tel exil s'ils ne l'éclairaient d'une lueur d'espoir, firent le vœu de ne se revoir qu'un seul jour, en l'année, le jour où les cerisiers sauvages seraient en fleurs.

Et durant des nuits, leurs sanglots retentirent désespérés, aigus, mornes comme des clameurs de bête qui a perdu son maître, qui erre au hasard sous les cieux muets. Ils souffraient le martyre dans leur chair et dans leur cœur. Ils s'ensanglantaient le front, les genoux, les mains, la poitrine aux ronces et aux pointes des rocs. Puis, peu à peu, ils s'apaisèrent, engourdirent leur mal dans les longs agenouillements, dans le bonheur des extases, dans les mirages qui donnent la faim et la soif. Honorat se béatifiait, évitait les embûches du démon, s'emplissait les oreilles de terre glaise pour ne pas écouter la chanson des oiseaux qui lui eût trop rappelé la voix cristalline de l'Adorée, fermait les yeux pour ne pas voir la mer aux teintes d'émeraude et d'améthyste où il eût retrouvé le regard étrange de Marguerite, les ondulations ensorceleuses, la grâce fuyante de son corps.

Le compte de leurs fautes s'effaçait au livre de Dieu. Et lorsque surgit enfin le printemps, que les haies de merisiers et de prunelliers épineux se couvrirent comme d'une neige odorante, tranquille, confiant en la providence, le Saint se dirigea vers la grande île. Comme le Christ sur le lac de Tibériale, il marchait sur les flots, la joie dans les yeux et l'auréole qui le nimbait se reflétait dans l'eau calme, la coupait comme d'un sillage éblouissant.

Marguerite l'attendait à genoux, les mains jointes et plus tendrement avec comme du ciel dans leurs âmes, ils unirent leurs lèvres, ils s'abandonnèrent au bonheur d'aimer.

Des anges voletaient autour d'eux, rafraîchissaient du battement de leurs grandes ailes les fronts embrasés du Saint et de la Sainte, épandaient dans l'air des pétales de fleurs, des aromes balsamiques, alentissaient la chute du soleil dans les flots, comme s'ils avaient eu pitié des pauvres amants condamnés encore à se séparer, à souffrir durant des jours et des jours...

Ils s'éloignèrent l'un de l'autre, au crépuscule, retombèrent dans leur dure pénitence. Et quand revint l'automne accrochant des chapelets de baies rouges aux branches des buissons, un matin, au réveil, le Saint et la Sainte crurent être le jouet d'un songe. Les cerisiers à nouveau étaient tout blancs de fleurs, balançaient dans les roseurs humides de l'aube leurs grappes immaculées, embaumaient la campagne d'une insaisissable odeur de vanille. Et le cœur exultant de reconnaissance, Honorat et Marguerite comprirent que Dieu les enveloppait de sa bonté infinie, avait fait un miracle pour que, sans violer leur vœu, ils eussent ce réconfort, cette consolante béatitude de se réunir une fois de plus dans la si longue année...

LA MILLIONNAIRE

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