O la tristesse navrante du ciel comme faufilé de fils gris, de la mer démontée, livide, déserte qui s'enfonce on ne sait où, se perd en les brumes lourdes et dans ce deuil des choses, la mélancolie frissonnante des arbres fleuris, des mimosas en or fin, des amandiers qui semblent quelque beau bouquet de mariée, des pêchers d'un rose si tendre qu'ils évoquent la radieuse douceur d'une nuque de femme! Et n'est-ce pas une de ces heures de spleen où l'on a besoin d'appareiller pour des voyages de rêve, de fuir la vie, de relire un chapitre de la légende dorée, une des émerveillantes aventures qui ont comme une odeur nostalgique de vieux sachet?
Je vous conterai donc aujourd'hui, Madame, l'histoire de saint Honora et de sainte Marguerite qui s'aimèrent jusqu'à la mort et pour lesquels le bon Dieu se montra très clément et très doux.
Cela se passait au temps lointain, où les galères romaines sommeillaient à l'ancre dans le port de Fréjus, où les hautes tours de briques, les arches des aqueducs, les portes dorées de la florissante cité dominaient le golfe bleu, où, malgré les persécutions des Empereurs, les patriciens les plus riches et les pauvres gens venaient à cette religion nouvelle qui parlait de résurrection, de bonheur infini, de paix entre toutes les créatures, qui entrouvrait le mystère du ciel, qui avait quelque chose de magique et de rayonnant comme le pays de soleil et de parfum où elle était née.
Il y avait alors dans la ville une jeune femme qui s'appelait Marguerite et que chacun révérait pour son éclatante beauté. Si blonds, si soyeux en effet étaient ses cheveux, si attirante sa bouche, si fine la colonnette de son cou, si onduleuses, si pures les lignes de son corps, qu'on aurait pu, comme une Aphrodite triomphante, l'ériger sur quelque socle de marbre, l'offrir aux adorations des fidèles.
Il y avait aussi un patricien qui se nommait Honorat et était dans toute la force de la pleine jeunesse, on eût cru voir, avec ses bouclettes brunes couvrant à demi le front, sa taille élancée, ses yeux profonds comme les gouffres verts, cet audacieux Bakkos qu'on représente souriant, épanoui au milieu des ivresses déchaînées, des thyrses heurtés.
Or, l'un et l'autre ne savaient pas le compte de leurs biens, habitaient de somptueuses demeures, marchaient en la vie comme sur quelque belle route ensoleillée et semée de roses et ils avaient échangé leurs cœurs du premier jour où leurs regards et leurs mains s'étaient effleurés.
Ils s'aimaient ingénûment d'un amour délicieux et éperdu. Ils s'appartenaient. Elle était la vigne et lui l'ormeau. Elle eût voulu en chaque étreinte lui donner tout son être. Il songeait sans trêve à trouver de plus folles, de plus grisantes caresses, à mettre à la fois du miel et des épices dans les baisers dont il lui meurtrissait la bouche. Et quand ils se sentaient trop las, ils se faisaient porter dans leur litière par des esclaves, loin de la ville, s'étendaient côte à côte sur le sable de la grève et contemplaient les étoiles en se respirant, en se murmurant tout bas dans la monotone plainte des flots de vagues choses d'une infinie béatitude. Parfois, ils souhaitaient voluptueusement que la mort les prît, un soir, en pleine beauté, en pleine vigueur, en pleine joie, les préservant de la hideuse vieillesse, les emportant enlacés vers les Champs-Elyséens.
Cependant, aux ides de mars, un jour, les amants furent touchés de la grâce en écoutant l'homélie onctueuse qu'un vieil évêque à barbe blanche, aux joues couturées de cicatrices—stigmates des tortures autrefois affrontées—prononçait dans une assemblée de chrétiens. Ils eurent la vision de l'éternité comme si l'Esprit de Dieu était descendu sur leurs têtes, ils mesurèrent la grandeur de leur péché, l'inanité des joies humaines, le vide des coupables tendresses. Et ayant reçu l'eau sainte du baptême, purifiés, ils donnèrent tout ce qu'ils possédaient à l'église et partirent en tartane vers les îles de Lérins, résolus à y finir leurs jours dans la prière et dans la solitude, comme la courtisane Madeleine au fond de la Sainte-Baume.