LA DONNEUSE DE PATIENCE

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Parce que chez les bonnes sœurs de la petite ville où s'était écoulée son enfance, elle avait appris et retenu le peu que doit savoir une femme pour paraître intelligente, qu'elle écrivait d'une longue écriture anglaise d'institutrice des lettres amusantes, toutes de moqueries avec on ne savait quel arrière-goût romanesque, quelques jolies phrases liminaires de désirs et de promesses, qu'elle pouvait, au piano, jouer aussi bien du Chopin que quelque langoureuse valse de Métra, et parce qu'avec sa longue figure pâle comme les roses de l'arrière-saison, ses larges yeux de morte amoureuse, sa bouche qui faisait penser à quelque fruit délicieux et ses cheveux à peine blonds, teintés comme de lointains reflets d'étoiles, fins, souples, indociles, son cou onduleux et blanc de cygne, ses minceurs de fillette qui a précocement grandi, elle attirait, donnait à rêver, paraissait enfermer dans son cœur et sa chair toutes les voluptés, ne ressemblait en rien à l'Article-Paris qui court les rues, Liette Florenne, dès qu'elle eut lâché la modeste place de gouvernante à cent francs par mois où ses vingt ans s'étiolaient inutiles et moroses, ne demeura pas dans les «prix à réclamer.»

Mais comme elle allait tête baissée vers l'amour, telle qu'une chèvre vagabonde, compliquait sa vie de multiples aventures, ne savait pas résister aux tentations, avait, on l'eût dit, un brasier inextinguible dans son corps de fausse maigre, menait à trois, à quatre et à cinq en une parfaite insouciance des jalousies, des querelles, des surprises, se trompait d'heure et d'amant sans cesse, s'empêtrait ingénûment dans ses mensonges, il vint un moment où elle se sentit désorientée, où elle s'épeura d'avoir tant d'intrigues.

Et devenue prudente, commençant à connaître les hommes, sous le prétexte de lui trouver une bonne place, elle fit venir du pays sa cadette, l'associa à son existence. Luce avait dix-sept ans, de petits pieds et de petites mains. Elle semblait d'une autre race que sa sœur, rieuse, resplendissante, la peau blanche, piquetée d'imperceptibles taches de rousseur, le corsage plein avec, quand elle marchait, un léger balancement des hanches. Elle sentait bon comme un bouquet de violettes. Et ses prunelles étaient si bleues qu'on se plaisait à les regarder comme un beau ciel.

Elle avait, dans l'hôtel de Liette, l'air d'un oiseau dans une grande cage dorée, sautelait, pépiait, riait, jasait du matin au soir, ne trouvait rien de mal à ce qu'elle entrevoyait, estimait sagement que l'amour n'a pas été inventé pour seulement vibrer dans les couplets de chansons, mais aussi pour mettre les cœurs en joie, pour les griser comme le bon vin. Et futée, comprenant les choses au premier mot, ravie de s'approcher ainsi du feu, de coqueter, de porter de jolies robes, des dessous de batiste et de surah, des rubans à son corsage, de jouer à «celle qu'on aime», elle se prêta aussitôt, s'accoutuma au rôle périlleux que lui avait confié et appris minutieusement son aînée.