Elle était la donneuse de patience, l'ingénue adorable à laquelle on se heurte dans l'antichambre, qui entre comme fortuitement dans le salon et s'asseoit auprès de l'amant jaloux, irrité, angoissé de ne pas trouver sa maîtresse au rendez-vous donné, prêt à repartir, à tout briser, à griffonner sur une carte: P. P. C., lui raconte de sa voix claire, toutes sortes d'histoires, le calme, l'enjôle, donne ses mains, se laisse regarder, admirer, prendre la taille, tandis qu'on lui fourrage la nuque de baisers audacieux, se débat, éclate de rire, prolonge ces décevantes luttes et se redresse, se défripe toute rougissante au moment où la grande sœur ayant eu le temps d'arriver ou d'éconduire quelque fâcheux, ouvre brusquement la porte, s'arrête les sourcils froncés, attaque pour ne pas avoir à se défendre, s'exclame:

—Ah! vous ne vous embêtez pas, vous autres! Faut-il avoir du vice tout de même!

Des fois, Liette s'attardait, s'oubliait, et la petite Luce ne savait plus que devenir, qu'imaginer pour tenir bon jusqu'au bout, pour sauver sa vertu du suprême assaut. Elle rusait, ne disait ni oui ni non, avec des mines mielleuses, des joueries subtiles, plaisantait, promettait, traînait le siège en longueur ou roucoulait des mots obscurs, le faisait au sentiment, à l'amour chaste comme quelque Agnès rouée qui compte parvenir au mariage.

Ou elle affectait de ne pas comprendre, avec des gestes farouches de pudeur qu'on offense, de sensitive qu'on blesse, ou elle interrompait les déclarations trop frôleuses, par quelque interrogatoire tranquille, un rappel glacial à la question d'argent, un «donnant donnant» qui changeait aussitôt le ton de ce colloque sentimental. Et Liette Florenne délivrée de tout souci, ne se préoccupant plus de rien faisait une fête ininterrompue, répétait souvent à sa sœur:

—Tu ne me planteras jamais là, n'est-ce pas, ma petite Luce, j'en perdrais la tête!

Cependant la «ménagerie», comme disait gouailleusement Liette Florenne, n'était pas seulement composée de jeunes imbéciles que leur écurie de courses hante plus que leur maîtresse et qui ressemblent plus à des gravures de tailleur qu'à des gars, de vieux noceurs blasés prisant une jolie femme comme un bon cigare, ne s'échauffant hors de propos ni le cœur, ni les sens et qui cuisinent et faisandent l'amour pour réveiller leur appétit. Quelques-uns étaient vraiment racés, avaient ces chatteries enveloppantes, cette intuition de ce qu'il faut dire à une femme pour l'intéresser et l'alanguir, ces façons tendres et d'une galanterie à la fois dévote, respectueuse et cavalière, cette science des caresses et des nuances qui caractérisent l'homme d'amour. Quelques-uns étaient vigoureux, d'une mâle distinction, méritaient de faire battre plus fort un cœur virginal, et parmi eux, quoi qu'elle en eût, Luce avait distingué le marquis de Seillac, un grand beau garçon aux longues moustaches effilées, rousses comme du tabac d'Orient, aux yeux clairs, changeants, d'où s'épandaient des suggestions de baisers.

Pour lui seul, elle souffrait, elle avait honte de mentir, de jouer la comédie, d'être la «donneuse de patience» et quand elle l'effleurait, quand elle le sentait dans ses jupes, elle eût donné tout au monde afin que Liette éternisât son absence, ne revînt pas les séparer, les troubler, le prendre. Elle avait en lui parlant une voix sombrée, étrange, comme mourante, elle n'osait pas affronter l'ensorceleuse acuité de son regard et chancelait, défaillait, lorsqu'il l'entourait de ses bras, la serrait contre sa poitrine, l'embrassait derrière l'oreille et dans les cheveux. Et elle se maîtrisait pour ne pas lui crier cet amour dont l'ardeur la consumait, l'aiguillonnait, pour ne pas se pendre à son cou des deux bras, pour lui résister, pour ne pas lui répondre à demi-pâmée: «Eh bien! oui, je t'adore, je n'aime que toi, prends-moi, prends-moi toute si tu me veux?»

Mais l'arrière-pensée douloureuse qu'il en rirait, qu'il raconterait sa bonne fortune imprévue à Liette, à sa maîtresse, l'arrêtait chaque fois, la retenait, et elle fondait en larmes, sanglotait durant des heures et des heures en les nuits qu'ils passaient ensemble, lui et Liette.

Celle-ci en la galopade folle de sa vie, en son détraquement d'égoïste ne s'apercevait ni que la petite s'apâlissait, s'efflanquait, ne riait et ne chantait plus, ni qu'elle avait toujours des larmes plein les yeux, qu'elle mangeait comme avec dégoût et n'était que l'ombre de soi-même. Et elle s'écroula hébétée de stupeur, le soir où revenant de souper au café de Paris avec toute une bande joyeuse, et, selon son habitude, allant embrasser Luce dans son petit lit de jeune fille, elle la trouva morte. La petite fille s'était empoisonnée avec du laudanum comme une grisette qui a le cœur trop en peine et elle avait écrit ceci sur un chiffon de papier: «J'aimais le marquis!»

Et Liette Florenne en a gardé du deuil dans l'âme, s'écrie parfois: «Est-ce bête tout de même, je le lui aurais bien donné son marquis, ça eut fait de la place aux autres!»