Ah! puissions-nous ne jamais rencontrer sur notre route l'adorable et l'inclémente qu'on aime et qui s'en moque; puissions-nous ne jamais connaître le supplice d'être dédaignés, nargués par l'idole à qui l'on a fait un autel dans son cœur, l'on a voué toutes ses forces, toutes ses chimères, tous ses désirs, la torture d'orgueil et d'amour de se savoir sacrifiés à un autre!
Domeyral n'était pas assez sot pour s'illusionner, pour s'entêter en une décevante et inutile partie, pour s'attirer une de ces ripostes qui vous jettent bas comme un coup de couteau meurtrier.
Il revint à Paris, et ne parvenant pas à se ressaisir, à s'apaiser, à oublier, s'épuisant en des nuits sans sommeil, souffrant un véritable martyre, las de tout, des femmes, du jeu, il chercha du mirage, du néant, du repos dans la perverse et suprême consolatrice des misères humaines, s'avilit, s'enlisa dans la morphine. Et la drogue destructrice en a fait une façon d'épave qui roule de droite et de gauche dans les remous boueux de la vie parisienne, un dément lamentable dont la clairvoyance, le sens moral, la dignité se sont complètement émoussés, un invalide qui n'a même plus le respect de son corps, qui semble toujours ivre, flotte amaigri, hâve, méconnaissable, malsain dans ses vêtements.
Naguère, il disparut tout à coup, et nous le crûmes ou au fond d'une maison de santé, en laquelle on le soignait, on tentait de le guérir, ou mort, délivré enfin du mal sinistre qui le rongeait et l'annihilait.
Et l'autre soir, comme je vadrouillais avec des camarades à Montmartre, j'ai été stupéfié de me heurter à lui, en plein boulevard extérieur.
Il se traînait plutôt qu'il ne marchait, la barbe longue, les cheveux rabattus sous une casquette de soie, le teint plombé, les yeux vacillants, un foulard rose au cou et des pantoufles en tapisserie aux pieds. Des filles de trottoir et des marlous l'accompagnaient, semblaient le suivre docilement vers quelque but ignoré. Peut-être voulut-il ne pas me reconnaître en cet état de navrante déchéance. Peut-être était-il complètement désâmé, vaguait-il le cerveau vide, les prunelles mortes, comme un aveugle?
Et j'ai appris qu'en son exode, le malheureux s'était gîté dans un garni borgne et diffamé de la rue Lepic, qu'il joue au souteneur, fréquente les plus sales traînées du quartier et n'a pas de meilleurs amis que ce gibier de correctionnelle, le gros Julot, la Mort-aux-Vaches, l'Anguille de La Chapelle et Apollon le modèle. Il leur paie à boire, brinqueballe avec eux dans les bals et les troquets, se délecte de leurs histoires, de leur aventureuse existence.
Ils l'ont surnommé le Rouquin (et où le snobisme va-t-il se nicher), lui marquent une certaine déférence, se disputent jalousement son amitié, semblent tout flattés, tout heureux de traîner ainsi leurs savates avec un monsieur de la Haute, un vrai, qui a fait danser des princesses et courir des canassons à Longchamps, qui porte des bagues aux doigts, qui dîna au bon temps avec le brave général et qui n'en est pas plus fier pour cela.
Et l'on sera tout étonné un matin de lire dans les journaux que le baron Pierre Domeyral, le clubman bien connu, dont le père fut secrétaire d'Etat, presque ministre, a été arrêté dans une rafle et passera bientôt aux assises, complice inconscient, inerte des gueux qu'il régalait et traînait à la remorque de sa folie...