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—Pardieu, j'en ai ri comme les autres, s'exclama alors Navarette, j'en ai ri avec cette inclémence profonde, cruelle, que nous avons tous, les bien bâtis, les fêteurs, pour ceux que la nature marâtre a ratés, pour ces infirmes ridicules, plus à plaindre cependant que les pauvres monstres dont malgré soi, on se détourne.

J'étais des premiers à le blaguer au club, à trouver des mots faciles qu'on enjolive et qu'on retient, à tourner en dérision cette figure glabre, flasque, rosâtre, laide, à la fois de vieille femme et d'eunuque levantin, où la bouche pendante semblait un chiffon de chair inerte, où les petits yeux bridés luisaient de malice concentrée, faisaient penser à des prunelles guetteuses et bougeuses de gorille. Je le savais égoïste, fermé à toute affection, peu sûr, fantasque, tournant comme une girouette à la moindre saute de vent, intéressé et n'aimant au monde que le jeu et les vieux Saxe.

Nos rapports s'étaient invariablement bornés, d'ailleurs, au bonjour distrait, à la poignée de main banale qu'on échange en se heurtant dans un couloir de théâtre ou dans un salon de cercle, et je n'avais donc ni à le défendre, ni à le soutenir en camarade et en ami. Cependant, je vous le jure, je me reproche ces coups d'épingle, ces brocards, je me les sens vraiment sur le cœur aujourd'hui, où l'on m'a révélé l'envers, l'équivoque énigme de cette existence.

—Le secret de Polichinelle, fit Bob Shelley en jetant son cigare dans la cheminée.

—Ah! bien oui, nous étions à cent lieues de la vérité en ne le supposant qu'impropre au service! Ce malheureux Lantosque, ce garçon bien né, intelligent, millionnaire, eût pu s'exhiber dans quelque baraque foraine, était hermaphrodite, vous m'entendez bien, hermaphrodite. Et sa vie entière ne fut qu'un long, qu'un incessant supplice, qu'une torture physique et morale plus affolante peut-être que celle que subit Tantale aux sinistres bords de l'Achéron. Il avait presque tout de la femme, il en était la caricature ridicule avec sa voix pincharde et aiguë, ses hanches, sa gorge dissimulée dans les plis larges des vêtements, ses joues, son menton et sa lèvre supérieure sans aucun poil et il devait figurer comme homme, refréner, étouffer ses instincts, ses goûts, ses désirs, ses rêves, batailler contre soi-même sans répit, ne jamais rien laisser surprendre ni de ce qu'il endurait, ni de ce qu'il convoitait, ni de ce qui le minait jusqu'aux moelles.

Une fois, une seule fois, il fut sur le point de se trahir, de livrer malgré lui, à bout de force, son douloureux secret. Il aimait éperdûment un homme comme Chloé dut aimer Daphnis. Il ne parvenait plus à se ressaisir, à apaiser les révoltes, les fièvres de sa chair conquise. Il allait au gouffre comme pris de vertige. Une trouvait rien de plus beau, de plus désirable, de plus charmant que cet ami rencontré sur sa route. Il avait des élans, des surprises, des tendresses, des étonnements, des curiosités, des jalousies, des ardeurs de vieille fille qui a peur de mourir vierge, qui attend l'amour comme une délivrance, qui s'attache, se voue à un amant avec tout son être et s'étiole, se dessèche, râle de demeurer incomprise et dédaignée.

Et puisqu'ils ont disparu maintenant l'un et l'autre, l'aimé mort d'un coup de sabre en pleine poitrine, à Milan, pour une histoire de danseuse et mort certes sans s'être jamais douté qu'il avait inspiré une telle passion, je puis bien vous dire son nom.