C'était le comte Sebenico, cet Italien qui taillait à banque ouverte avec de si blanches, de si fines mains annelées de bagues presque à chaque doigt, qui avait une voix de musique et ressemblait, avec ses cheveux ondés, son fin profil, à quelque beau condottiere florentin.
Ce qu'à cause de cet Italien, Lantosque s'est rongé le cœur, ce qu'il s'est débattu comme sous des mains de tortionnaire, ce qu'il a pleuré de larmes, trituré de fiel, broyé de noir en ce coup de passion qui le poussait, qui l'ardillait, qui le détraquait, en ces reculs, en ces éclaircies de raison qui heureusement le retenaient à temps sur la pente, l'empêchaient de dégringoler, on a pu le lire avant de les brûler dans les notes où il s'épanchait, où il se confessait, où il se livrait.
O la honte effrayante de soi-même, la nostalgie, le mirage des baisers qui consolent de leur misère les plus déshérités, qui apaisent la faim et la soif, qui engourdissent la douleur, des baisers délicieux, grisants dont l'on ignorera éternellement la joie et le baume; ô l'effroi du déshonneur, d'être marqué au doigt tout à coup, ridiculisé, chassé comme les immondes qui prostituent leur sexe, qui avilissent l'amour en d'innommables rites; ô l'amertume persistante de voir que l'aimé le harcelait lui aussi de ses faciles railleries, le malmenait, ne lui témoignait même pas un peu, un tout petit peu d'amitié!
—Le pauvre diable! interrompit Jean d'Orthyse avec dans la voix on ne savait quoi d'ému et d'attristé. Ce qu'à sa place je me serais fait sauter le caisson!
—On dit toujours cela, mon cher, mais combien peu se résignent à devancer l'Intruse qui vient toujours trop vite!
Lantosque avait au reste une santé superbe, prétendait n'avoir jamais fait gagner un sou aux médecins. S'il eût consenti à se laisser soigner quand, il y a deux mois, une attaque d'influenza le cloua dans son lit, nous l'entendrions encore nous proposer de son fausset aigrelet un bon petit poker d'avant-dîner.
Et cette fin a été aussi tragique, aussi mystérieuse, aussi hallucinante que les contes d'outre-tombe sur lesquels plane l'Invisible.
Quoique hoquetant, toussant à en avoir la poitrine déchirée, quoique hanté par la crainte de la mort, de ce grand mur de ténèbres où l'on s'enfonce qui sait vers quel but nouveau, qui sait en quel abîme de Néant et d'Oubli, il s'entêtait à ne pas vouloir être ausculté, repoussait avec presque de la rage ce bon docteur Pertuzès qui le crut devenu fou, se blottissait, se rencoignait sous les couvertures relevées jusqu'à son menton, retrouvait des forces pour déchirer les ordonnances et éconduire loin de son chevet tous ceux, parents ou amis, qui tentaient de lui faire entendre raison, qui ne comprenaient rien à ces accès de colère et de névrose. Il paraissait possédé par quelque démon comme ces convulsionnaires qu'en grande pompe devaient exorciser les évêques. Il faisait mal à voir.
Cela dura huit jours où la pneumonie put à l'aise ravager, pourrir, achever ce corps jusque-là intact et robuste et il mourut en essayant de prononcer une dernière phrase que nul ne comprit, en ébauchant un geste anxieux qui désignait on ne put savoir lequel des meubles qui emplissaient la chambre.
Le plus proche parent qui lui restait était un cousin-germain, le marquis de Territet, un Bourguignon sceptique que ce remue-ménage avait dérangé dans ses habitudes et qui n'eut qu'une pensée, tout bâcler au plus tôt, les formalités, les obsèques et le reste.