« Un soir, un soir que je me rappellerai autant que je vivrai, nous achevions, lui et moi, la dernière scène du « trois », qui s'élargit, qui monte, violente, terrible, de réplique en réplique, pareille à un orage… Haletant de colère, désespéré, spectral, titubant comme parmi des décombres, il m'avait jeté au visage les lettres révélatrices, m'accusait d'une voix rauque, entrecoupée de sanglots, me criait de me disculper, de mentir… Ses bras maigres s'allongeaient, ses mains se crispaient dans un geste de menace et de meurtre… Et je me faisais toute menue, je fermais les paupières, je balbutiais des prières puériles, j'attendais le choc fatal, ainsi qu'une bête qui se débat entre les crocs d'un piège… Tout à coup, quoi que j'en aie, je m'aperçois que Randon n'écoute plus le souffleur, ne récite plus le texte, qu'il s'est incarné dans cette situation tragique, qu'il me parle… Sa face se contracte et flambe, ses prunelles chavirent dans la sclérotique, sa bouche se mouille de bave… En démence, il râle : « Tu mériterais que je t'étrangle, que je déchire de mes ongles ta chair de corruption et de péché, que j'en piétine les lambeaux comme un amas de fumier… Mais si tu me jures de m'aimer, si tu acceptes d'être mienne, je serai lâche, je ne te punirai pas… Réponds, réponds vite!… » Et je lui tiens tête, je maîtrise l'épouvante atroce qui me broie, je prolonge à mon tour le drame, je balbutie, tendre, câline : « Pardonne-moi… Je t'aime… Je t'appartiens… » Les yeux dans ses yeux, le fascinant, l'arrêtant, je suis arrivée près d'un portant, j'ai renversé pêle-mêle la table et le fauteuil, je bondis dans les coulisses, je m'enfuis en hurlant aux machinistes : « Arrêtez-le! Arrêtez-le! Il est fou!… » Ils se ruèrent sur lui et le renversèrent, tandis qu'il hoquetait : « Gueuse! Gueuse!… » Vous expliquez-vous maintenant pourquoi j'ai abdiqué sans retour, pourquoi je ne suis plus que l'ombre de moi-même? »

Le bruit du ressac traînait le long des falaises du Socoa, ressemblait à une plainte d'adieu. Le ciel rose et mauve s'éteignait comme sous une pluie de cendres.

Le Rachat

Pour Stéphane Lauzanne.

« Avez-vous bien regardé le pape sur cette sorte de reposoir d'où il dominait, de même qu'une idole, la foule ardente et fervente des pèlerins?… Ne vous a-t-il pas semblé que la tiare écrasait sa large figure rougeaude et joviale de vieux curé de campagne, que ses grosses mains, inaptes aux gestes pompeux, son corps alourdi de sédentaire, n'étaient pas à leur place dans ce décor d'orgueil surhumain, parmi ces suisses bigarrés, ces gardes-nobles insolents, ces camériers ostentatoires, ces simarres de pourpre, ces mitres d'or, ces écrans en plumes d'autruche, ces cierges? »

Marc Laubier s'adossa à la balustrade du belvédère qu'illuminait le soleil couchant, et reprit :

« Comme il doit, au fond de l'âme, ce déraciné, déplorer le coup de fortune qui l'éleva si haut, qui le mêle à tant d'intrigues, à tant de luttes, qui le contraignit à se claustrer à perpétuité derrière les murs du Vatican!… Comme il passerait volontiers la main, s'il le pouvait, et s'en irait vite, dans la compagnie de ses sœurs, faire la retraite, goûter la joie de vivre ignoré en quelque modeste villino, sur les bords de la mer Adriatique!… Comme je le plains, si simple, si bénévole, si dépourvu de cautèle et d'ambition, de porter une telle croix!

— Et vous avez raison, mille fois raison, fit le comte Loredano Agnani. Du temps qu'il n'était que le cardinal Sarto, vous l'eussiez pris pour un père au milieu de ses enfants… Chacun le vénérait… Les portes de son palais de Saint-Marc demeuraient ouvertes au large à qui voulait l'implorer, lui narrer ses déboires, ses souffrances, fût-il en haillons et pieds nus, sortît-il de la prison ou de l'hôpital… Charitable, prodigue, il eût mendié pour donner du pain, pour assurer un gîte aux miséreux… Il rêvait la cité future où les hommes s'entr'aideront, où les veuves et les orphelins ne s'angoisseront plus auprès de l'âtre éteint et de la huche vide, l'église où le majestueux chant grégorien calme et berce les cœurs meurtris… Avant que tout l'univers ne l'appelât « Sa Sainteté », nous l'appelions : « Sa Bonté »… On ferait un livre avec les aventures émouvantes qu'il eut durant son patriarcat… Laissez-moi vous raconter celle-ci… »

Il se tut un instant, le regard perdu sur la ville éternelle où la coupole de Saint-Pierre scintillait comme un phare, absorbait toute la lumière du ciel.

« Un jour, comme il se levait de table, son caudataire, en faisant la grimace, lui annonce une paire de fâcheux… Des gens de rien, des loqueteux, le mari et la femme, qui ont l'air de revenir d'un enterrement et se désolent à qui mieux mieux… Et les voilà qui dégoisent tour à tour leur lamentable histoire… Ils vendent des légumes et des fruits dans une petite boutique de la Merceria… Leur fille Carmela était leur joie et leur espoir… Jolie autant que la madone qui est aux Frari… Une rose de mai… un cœur tendre comme du pain chaud… Les uns et les autres le lui disaient trop… Les miroirs lui donnaient le vertige… Et, à cet âge, qui a la force d'éluder le péché, de résister à la tentation d'aimer?… Un verrier de Murano, un infâme et vil coureur de jupes l'a talonnée à l'heure où l'on sort des ateliers… Les baisers ont suivi de près les promesses… La colombe imprudente s'est engluée au piège… Les deux vieux s'arrêtaient court, baissaient le ton par instants, s'ingéniaient à ne pas lâcher quelque gros mot trivial, quelque injure grossière, s'évertuaient à ne pas scandaliser le cardinal… Indulgent, attendri, le menton dans la main, il les écoutait patiemment, les encourageait à aller jusqu'au bout comme s'il eût été au confessionnal en face d'un pénitent timide…