— Tu parles!
— Qui eût supposé qu'il se toquerait à ce point de cette gamine anglaise, qu'il marcherait si vite aux ordres, qu'il s'accommoderait de ses caprices, de ses audaces avec une pareille insouciance, que le béguin d'ailleurs explicable se terminerait par ce brusque virage?
— Tout arrive! De quoi s'étonnerait-on à présent?
— Où découvrit-il cette inestimable moitié de lui-même?
— Dans je ne sais plus quel music-hall, un soir de répétition générale, durant un entr'acte… Il cherchait à travers les corridors encombrés d'accessoires et de figurantes la loge de Luiz Clavelita et avait heurté, au hasard, de sa canne une des portes… Kate était en train de se travestir en dandy, criblait de chiquenaudes énervées le toupet de sa perruque blonde… Sans se retourner, elle cria : « Go! » et continua à siffler un motif de bamboula… Il s'excusa de son erreur… Elle pirouetta sur les talons, le dévisagea d'un air tout à fait impertinent, lui tira la langue et lui expliqua par des gestes de singe savant qu'elle ne comprenait pas un mot de ce qu'il lui disait… Elle accentua la pantomime d'un sourire de côté qui avait plutôt l'apparence d'une grimace et de la seule phrase qu'elle fût parvenue jusque-là à apprendre et à retenir : « Penses-tu, ma crotte en sucre? »… Il en délira… Il ne souhaita plus dès lors que d'avoir à soi ce joujou… Selon la méthode en vogue, elle lui apprit l'anglais, imagé, violent, rigoleur, des bars et des bastringues, et il l'initia en retour à l'argot de Montmartre et d'ailleurs… Elle en faisait ce qu'elle voulait… Il traînait à ses genoux… Elle l'amusait et le bousculait… Elle le complétait et l'inspirait… Elle l'effarait et l'enchantait par son entrain endiablé, ses allures et son verbe de voyou drôle, son esprit instinctif, par tout ce qu'il y a d'excessif, de débraillé, de faisandé, d'amoral, dans cette âme de plaisir… Vous connaissez la suite…
— Et vous devinez la fin probable?
— Le lâchage fatal!
— Peut-être pas!
— C'est couru, mon petit… Croixailles, qui sait son Vassely par cœur, qui l'a pratiqué à fond, nous disait, pas plus tard que la semaine dernière, au sujet de toute cette suite extraordinaire de divorces et de mariages dont la plupart demeurent éberlués : « Ne nous montrons pas trop sévères pour les essais successifs où cet inquiet ne réussit jamais à trouver le bonheur parfait, à réaliser ses rêves… Quelque atavisme que j'ignore le pousse vers les femmes, l'empêche, quoi qu'il en ait parfois, de résister aux tentations… Il s'emballe moins vite qu'il ne se lasse… La satiété le poursuit, le guette, l'écœure, l'accable, l'empoisonne… Il nargue les pires obstacles, il bataille en téméraire et en casse-cou, il n'hésite pas à donner l'assaut, quels qu'en soient les risques, il n'admet que l'offensive, au moment de la conquête… Mais dès qu'il a médité de rompre, de recouvrer sa liberté, de goûter, si je puis dire, à un plat nouveau, il tergiverse, il ondoie, il recule, il faiblit, il devient un autre homme, incertain, gêné, timide… Lié simplement par un pacte sentimental, il n'oserait pour rien au monde affronter le choc douloureux, lancer la réplique dans la scène décisive, s'affranchir, s'évader… Marié, la liquidation s'opère tout naturellement… Il se dérobe, s'esquive, disparaît, voyage, s'affiche, attise le scandale, irrite l'adversaire, rend presque obligatoire le divorce, met l'affaire entre les mains d'un avoué averti, bien parisien, qui arrange le conflit à l'amiable, qui fixe la part du feu, de la manière la plus large… Si quelque chose en effet vaut d'être chèrement payé, n'est-ce pas la liberté d'aimer?… N'enviez donc pas, mes belles camarades, la chance de Kate… La perdrix a du plomb dans l'aile! »