… Le rapide s'était arrêté à Saint-Raphaël. Les roues grinçaient sur les rails.
Tonneau, Tonneau
Pour Marcel Bain.
Je n'ai jamais vu Sam Higgins autrement qu'éméché, que tout à fait gris ou qu'ivre-mort. Nous l'avons surnommé : « Tonneau, tonneau. »
Ne croyez pas que ce soit pour tourner en dérision un ventre et une carrure à la Falstaff.
Ce millionnaire est en effet, je ne sais par quel prodige, d'une maigreur fabuleuse. L'ascète Paul, qui fut canonisé jadis pour s'être privé sans retour de tout ce qui fait la joie de la vie, et dont l'icone émouvante décore à Venise un des piliers de San-Marco, n'eût pas pesé plus que lui dans une balance.
Imaginez-vous deux jambes démesurées que l'on prendrait pour des échasses de pâtre landais, un torse étroit et mince aux épaules tombantes, aux bras tentaculaires, un cou décharné où se profile en saillie la pomme d'Adam, et au bout de cet échalas une tête qui a l'apparence aussi bien d'une éponge que d'un fruit de conserve tout gonflé d'alcool, quelque chose de mou, de bulbeux, de couperosé, de violacé, de ridaillé, de moisi, où, par instants, vacillent et pétillent deux petites flammes bleuâtres, s'élargit une grimace clownesque qui voudrait être un sourire.
S'il traîne dans les bars cet amusant sobriquet, c'est parce qu'un après-midi, à l'Automobile, le caricaturiste Louvet annonça d'un ton de blague : « Sam détient le record… Il lui suffit d'entendre crier maintenant dans la rue : « Tonneaux, tonneaux! » pour être instantanément saoul! »
Il ne s'offensa pas d'ailleurs de la plaisanterie et en conçut même une certaine vanité.
Chacun s'illustre et se glorifie à sa manière.