Comment ce vice excessif lui est-il venu?

Fut-ce d'aventure quelque amère désillusion qui lui broya le cœur, qui le dégoûta à jamais des femmes et de l'amour? Eut-il l'infortune de tomber naguère sur une de ces cruelles poupées qui vous prennent pour jouet, qui vous infligent le pire des supplices, qui vous rendent à moitié fou, alors que l'âme et la chair s'offrent, se donnent dans un besoin éperdu de tendresse? Et cela au moment où l'on ose encore rêver de la joie, où l'on part à la conquête de la vie, où l'on se croit le plus fort, le mieux armé. Espère-t-il découvrir l'oubli au fond des verres, noyer sa douleur dans le brandy, l'absinthe et le champagne? Commença-t-il à boire par désœuvrement, pour être à l'unisson de ses camarades, ou par fanfaronnade, pour les défier et les étonner? Parmi les âpres chercheurs d'or et les brasseurs audacieux d'affaires qui édifièrent si vite la fortune immense dont il est, à quarante ans, le maître unique et fastueux, se rencontra-t-il un rouleur de tavernes, un sac à alcool qui dormait plus souvent dans le ruisseau que dans un lit?

Nul ne le sait.

Silencieux et méfiant, Sam se contente des coude-à-coude furtifs, des amitiés passagères, se replie sur soi-même, élude les questions embarrassantes, dédaigne d'expliquer son cas, ne fait de confidences à personne, semble avoir le cerveau plein de fumée et de ténèbres dès que l'ivresse l'envahit et le consume.

Et puisque aujourd'hui les coupes où mousse l'extra-dry se heurtent cordialement, que les toasts moqueurs et chaleureux se répondent en l'honneur de la reine et du roi d'une heure, et que les histoires doivent être drôles, laissez-moi vous conter celle-ci sur le fantoche que j'ai essayé de vous présenter de mon mieux.

« Tonneau, tonneau » avait découvert sur le quai des Célestins un comptoir borgne fréquenté d'ordinaire par les débardeurs et les terrassiers, où un Auvergnat bruyant et jovial débitait à cinq sous le litre un de ces vins frelatés où il n'entre pas un grain de raisin et qui vous râpent et vous brûlent le palais et la gorge.

Cette mixture brutale l'émoustillait entre toutes, lui paraissait mille fois plus délectable, plus réveilleuse que l'ambroisie des dieux, que les Château-Yquem, les Romanée, les Clos-Vougeot et les Johannisberg.

Il la savourait jouisseusement, il y trempait ses lèvres avec une volupté suprême, il raffolait de sa couleur étrange, de son arôme violent, il l'avivait de marc, il eût voulu pouvoir en absorber à la fois des barriques entières.

Une nuit, comme il sortait en titubant de l'assommoir et s'efforçait de s'orienter, de se rappeler de quel côté étaient les Champs-Élysées et l'Arc de Triomphe, un de ces lamentables fiacres à galerie qui stationnent aux abords des gares lointaines l'effleura. Il tanguait de hue et de dia sur le pavé. Il grinçait et craquait à chaque cahot. Il semblait prêt à s'effondrer. Le cheval couronné aux deux genoux, poussif, apocalyptique, d'un blanc sale et usé, le cocher coiffé d'un vieux chapeau de cuir lézardé et cabossé, vêtu d'une livrée déteinte et rapiécée aux coudes, oscillant dans un coin de son siège, débordant de graisse malsaine, rubicond, verruqueux, d'une laideur comique, valaient la guimbarde.

Sam Higgins le héla et l'arrêta.