Les voilà partis vers les quartiers de luxe. Chemin faisant, l'ivrogne trouve le temps long, se sent soudain en gaieté, se lasse de siffler et de parler tout seul. Il descend de la voiture et se hisse tant bien que mal auprès du maraudeur. Ils s'étayent l'un à l'autre. Ils échangent des propos d'abord incertains, puis familiers et fraternels.

A la place de la Concorde, ils se tutoient et s'embrassent attendris.

Au rond-point, Sam saisit les rênes et le fouet, remplace complaisamment le « frangin » qui gesticule, avoue qu'il s'appelle Benjamin, et énumère d'une voix éraillée ses déboires et ses infortunes.

Les voilà enfin devant l'hôtel seigneurial qu'habite le millionnaire, sur l'avenue Marceau.

« Sans te commander, ma vieille, hasarde le « collignon », si qu'on casserait la croûte ensemble et qu'on s'humecterait la gouttière, à notre bonne santé?… Vrai, ça m'a creusé, de jacter à la fraîche!

— J'allais te le proposer, exulte Higgins. Donne-toi donc la peine d'entrer! »

Bras dessus, bras dessous, ils s'introduisent dans l'antichambre. Le valet de pied qui veille chaque nuit au fond d'un fauteuil jusqu'à ce que son maître soit de retour sursaute, éberlué, n'en croit pas ses yeux, tourne les commutateurs, toise de haut ce convive inattendu. Benjamin a retiré tranquillement ses galoches pleines de paille, les pose à l'écart, grasseye, le regard clignotant :

« Mince de lampions! C'est-y l'Quatorze Juillet? »

Sam l'entraîne vers la salle à manger toute tendue de Gobelins et où l'en-cas accoutumé est préparé sur une nappe de dentelles jonchée de fleurs, dispose lui-même le second couvert.

Nos amis d'occasion soupent de compagnie, l'amphitryon chipotant du bout des lèvres, sans le moindre appétit, l'hôte mettant les bouchées doubles, goulûment, inquiètement, tel un chien famélique qui parvint à se glisser dans les cuisines d'un palais et s'attend à une brusque volée de bois vert.