«Les Mémoires du temps s'accordent à dire que l'ouvrage fit un furieux bruit et que les vers en sont admirables, dit M. Paul de Musset. Si je n'en cite rien, ajoute-t-il, c'est parce que je sais d'avance que les gens d'aujourd'hui le trouveraient faible et le tourneraient peut-être en dérision…»—M. de Musset n'a-t-il pas une autre raison bien meilleure pour n'en rien citer? Il ne l'a sans doute jamais vu, puisqu'il croit que c'est un poëme en vers.

La Dédicace à la jeune Reine est assez curieuse:

«Madame, on peut dire aujourd'huy d'Endymion, que la Lune l'avoit endormy et que le Soleil le resveille; puisque les commandemens de Vostre Majesté l'obligent de revoir le jour[14], et qu'il n'y avoit plus désormais pour luy de sommeil si profond qui ne fust mille fois interrompu du bruit de vostre gloire. Mais bien que ses yeux soient de longtemps accoustumez à la contemplation des plus beaux astres, j'aurois tout sujet de craindre qu'il ne peust que fort malaisément subsister devant vostre lumière, si je n'estois d'ailleurs tout asseuré que la vertu n'offense jamais ceux qui la servent et qui l'adorent, et que Vostre Majesté qui la représente en toutes choses, nous faict aussi bien voir, toutes les fois que nous luy rendons la sousmission et la révérence qui luy est deüe, qu'elle n'est point née pour nostre confusion, ny pour nostre perte, mais pour le bonheur et pour la félicité du monde… Puisqu'il est ainsy, Madame, que les qualitez qui reluysent en Vostre Majesté sont du tout esloignées de la comparaison des choses mortelles et des termes que nous avons accoustumé de les exprimer, j'ayme beaucoup mieux confesser ma foiblesse, que de voir accuser ma témérité, si l'extresme désir que j'ay de contribuer quelques traicts à sa louange, me faisoit parler trop humainement d'une chose véritablement divine. Je n'ay donc plus rien à dire, sinon que mon obéyssance me doit obtenir, par tout le monde, toute l'excuse que je sçaurois désirer pour Endymion et pour moy-mesme: et que Vostre Majesté, Madame (afin que je finisse comme j'ay commencé), donnant le jour à cet ouvrage, fait bien voir que la Lune, en quelque façon que ce soit, doit tousjours sa lumière au Soleil: et moy tout ce que je suis capable d'employer de soin et d'industrie, pour me rendre plus digne des commandemens dont Vostre Majesté daigne gratifier,—Madame,—son très-humble, très-obéyssant et très-fidelle suject et serviteur,—Gombauld.»

[14] C'est bien en effet la jeune Reine, comme nous l'avons fait remarquer plus haut, qui engagea Gombauld à publier son livre, ou du moins à l'illustrer magnifiquement! «… Nostre bien aymé Nicolas Buon, marchand-libraire en nostre ville de Paris, dit le Privilége, nous a fait remonstrer qu'il a recouvert un livre intitulé l'Endymion, composé par le sieur de Gombauld, pour l'embellissement duquel, et pour satisfaire au désir de la Reyne, nostre très-honorée compagne et espouse, il a fait tailler plusieurs belles figures en taille-douce, pour lesquelles il luy a convenu faire de grandes dépenses, etc…»—Le magnifique frontispice gravé porte pour titre: «L'Endymion de Gombauld.» Et au bas on lit: «A Paris, M.D.C.XXIIII. Chez Nicolas Buon, rue Saint-Jacques, à l'Enseigne St-Claude et de l'Homme-Sauvage.»

Cela est fort ampoulé, et donnerait, si nous arrêtions là nos citations, une idée peu avantageuse de la prose de Gombauld: mais il ne tarde pas à changer d'allure. Voici d'abord quelques confidences adressées «au Lecteur».

«… Il y a quelques années qu'un de mes amis[15] ayant sujet de se plaindre d'une des plus grandes beautez du monde[16], en qui l'on ne sçauroit trouver rien à redire que le seul changement qu'il désiroit luy reprocher par mes paroles, j'escrivis en sa faveur cette petite adventure, estant esgalement pressé de l'occasion qui se présentoit de la faire voir, et de l'impatience qu'il avoit de se plaindre. Et afin d'en faire mieux lire la plainte, et de la rendre plus agréable, je me résolus d'en desguiser quelque peu la vérité soubs la fable d'Endymion et de la Lune. Mais il y a beaucoup de différence d'un livre qu'on veut exposer au jugement de tout le monde, et d'un petit discours qui n'est faict à d'autre fin que pour estre leü seulement une fois d'une personne qu'on respecte, et pour luy représenter de meilleure grâce ce que la bouche n'oseroit dire, et ce qu'une lettre ne sçauroit comprendre.—Si bien que je fus tout estonné de voir que l'amitié des uns et l'authorité des autres me pressoient esgalement de le mettre au jour, et ne se lassoient jamais de me le faire lire: et puis, il faut si nécessairement obéyr à la volonté des Dames, qu'on n'en peut avoir dispense par aucune sorte de raison ny d'excuse. Toutes ces choses me donnoient si peu de repos, qu'une fois il me prit fantaisie de l'abandonner aux injures des siècles sans y mettre mon nom, et sans luy donner d'autre sauf-conduit que ces vers:

Je ne suis fait que pour Diane;

Et, mystérieux ou profane,

On me voit malgré mon autheur,

Qui n'a soucy, ny qu'on le nomme,

Ny d'en obliger un seul homme,

Ny de s'excuser au lecteur.

»Toutesfois, si tost que je l'eus considéré tant soit peu, moy, qui pour trop le lire aux autres, n'avois pas le courage de le lire pour moy-mesme, j'eus bientost changé d'opinion, quand je vis que pour l'avoir fait trop promptement, il n'y avoit presque point d'espérance de le rendre meilleur, et qu'il me seroit plus expédient de le refaire tout entier que d'en corriger une partie. Cependant l'occasion de s'en servir estoit perdue. Endymion luy-mesme ne s'en soucioit plus, et Diane encore moins que personne du monde: tellement que sans la puissance absolue qui l'a resveillé, j'estois résolu de le laisser dormir éternellement…»

[15] Cet ami nous semble fort devoir le représenter lui-même.

[16] Sans doute la Reine-Mère, Marie de Médicis, qui se contentait de ses hommages respectueux.

Puis, après avoir discuté les reproches que plusieurs «envieux» lui avaient faits, celui-ci par exemple: «… Vous faictes vostre Endymion de complexion plus amoureuse qu'un Pâris, et toutesfois plus sévère et plus retenu qu'un Hippolyte; il n'est point perfide, il n'est point surmonté de sa cholère, ny possédé de l'amour d'une captive, non pas mesme d'une beauté mortelle: il n'a pour object qu'une Déesse et pour fin principale que la vertu…», l'auteur s'adresse à son livre et à son héros luy-mesme:

«Courage, Endymion, nous ne sommes pas du tout abandonnez: plusieurs ont entrepris nostre défense; et, tout bien considéré, nous n'avons point encore ouy dire qu'une seule personne de mérite et d'estime nous ayt suscité ces murmures. Quelle louange peut-on espérer de ceux qui se mettent eux-mesmes dans l'infamie? Aristide ny Socrate ne nous accusant point, qu'avons-nous affaire de nous esmouvoir? Qu'on parle ou qu'on escrive contre nous, ne soyons point injurieux aux misérables, ny à ceux qui se défont de telle sorte, qu'ils n'ont pas besoin d'autres ennemys que d'eux-mesmes… Et si nous sommes dignes d'avoir tant d'envieux, nous tirerons mesme quelque bien du mal qu'ils nous voudront faire, et ferons voir (quelque douces que soient les faveurs de la gloire) que nous aymons tousjours beaucoup mieux un advis qu'une louange!»