Ayant ainsi pris son parti en gentilhomme, Gombauld nous transporte près de la ville d'Héraclée, sur le sommet du mont Lathmos, où Endymion, épris d'une respectueuse passion pour Diane, s'est, un soir, endormi en regardant la Lune, et vient de faire un rêve amoureux qu'il a pris pour une réalité: il raconte à son ami Pisandre toutes les péripéties de son rêve, les faveurs et les cruautés de la Déesse, ses voyages dans le bois sacré, ses combats contre les monstres qui en gardent les abords, les étranges aventures d'Amphidamas et de Diophanie et les amours de Sthénobée… «Je me doutois bien, Pysandre, dit Endymion à la fin de son récit, que mes aventures te sembleroient si estranges, que tu les prendrois plustost pour des songes, que pour des véritez…—Depuis ce temps-là, tousjours il continua de raconter à tout le monde les loüanges de Diane, bien qu'elle fust la seule cause de ses malheurs et de ses peines, et qu'il eust perdu la meilleure part de son temps et de sa vie, soit aux longues veilles qu'il avoit employées à la contemplation de ses beautez et de sa gloire, soit au long sommeil qu'elle l'avoit faict dormir.»
Ainsi se termine le roman, et l'on a déjà pu saisir plusieurs allusions assez directes à l'amour sans espoir du poëte pour la Reine. Voici quelques autres passages qui furent très-remarqués.
Ismène indique à Endymion les lieux du séjour préféré de Diane; puis elle ajoute:
«D'ailleurs, elle y est ordinairement accompagnée de ses Nymphes, que leur profession et leur exercice ont rendu la pluspart si rigoureuses et si peu capables de conversation, que la présence des hommes seulement les offense, et peu s'en faut qu'elles ne leur déclarent la mesme guerre qu'elles font aux bestes les plus sauvages. Mais ce qui est de plus fascheux et de plus insupportable à ceux qui désirent l'abord de la Déesse, c'est qu'il y en a d'entre elles qui ne la perdent non plus de veüe, que si le Ciel la leur avoit donnée en garde. Une Doris, une Laomédée, nymphes ambitieuses, jalouses et curieuses, la tiennent de si près, et l'assiégent de telle sorte, qu'elle n'est pas seulement inaccessible, mais aussi véritablement captive. Encore seroit-ce peu de chose qu'elles voulussent tout sçavoir, tout contreroller et tout conduire, si elles ne vouloient point aussy tout avoir. Il n'est pas croyable comme les Dieux mesmes aussy bien que les hommes, par je ne sçay quel excès de bonté et d'indulgence, se laissent mener insensiblement à l'appétit de ceux qu'ils ayment. Si bien que pour trop gratifier une seule, ou deux, ou trois personnes, il semble qu'ils diminuent beaucoup de la libéralité qu'ils donnent à plusieurs, que je ne die, à tout le monde. Un petit nombre est comblé de leurs bienfaicts, cependant qu'une multitude en pâtit, accuse en vain le ciel, et déteste la façon de gouverner avec la vie et la lumière. Dirons-nous pourtant que les Dieux en sont moins justes? Non; mais disons plustost qu'ils gouvernent toutes choses, comme il plaist à la Destinée, selon l'innocence ou la corruption des siècles. Ce que je te dis, Endymion, pour l'affection que je te porte, afin que tu n'oublies rien à considérer…»
Est-il besoin d'écrire au-dessous de cette tirade: Tableau de la Cour? Voici la Reine-Mère sous le portrait de Diane:
«Parmy tant de perfections, dit Endymion, je ne sçavois laquelle je devois considérer la première: et le désir que j'avois de les voir toutes faisoit que je n'en examinois pas une, et que je ne voyois rien que confusément. Tantost je m'estonnois de voir qu'en une si parfaicte stature, en quoy elle surpassoit beaucoup les mieux formées d'entre les femmes, elle représentoit avoir une aage si tendre: car son teint estoit plus jeune et plus beau qu'on ne le voit en la première fleur de la jeunesse mesme; estant meslé de certaines clartez qui sembloient accorder les feux avec les fleurs, et assisté d'une vertu divine qui défendoit aux Saisons de ne luy faire point d'injure, et qui l'exemptoit pour jamais de la juridiction des années.—Tantost j'admirois en elle je ne sçay quelle douce fierté, qui, comme elle a des appas pour attirer à soy les plus généreux courages, ne manque point aussy de rigueurs pour rebutter ceux que la crainte accuse au dedans d'avoir peu de mérite, et pour leur défendre de s'en approcher.—Il sembloit que l'Honneur et la Majesté se tenoient sur son front, comme sur un siége d'yvoire bien poly, faisant leur demeure éternelle sous le riche ornement de ses beaux cheveux, dont les uns estoient tressez et cordonnez, et les autres retroussez et noüez à la Laconienne, avec plus de grâce que d'artifice; n'ayans pas besoin qu'on adjoustast rien à leur lustre, non plus qu'à leur nombre. Quelques-uns négligemment espars, et comme eschappez des liens et de la captivité des autres, se mouvoient sur ses joües vermeilles et sur ses espaules; et là, pour y souspirer en vain, s'alloient prendre, en se joüant, les Amours et les Zéphirs. On voyoit autour de sa bouche vermeille le Ris et la plus mignarde de toutes les Grâces, qui tous deux ensemble, parmy leurs appas et leurs caresses, en cultivoient les œillets au milieu des lys et des roses.—De quelque costé qu'elle tournast ses beaux yeux, tout ensemble si bruns et si clairs, l'air en un instant en estoit rendu si doux et si serein, que toutes choses en estoient embellies et reprenoient de nouvelles forces. Ce sont véritablement ces deux Astres qui, quand il leur plaist, font renaistre le Printemps sur la terre, et qui calment la mer quand elle est troublée. Mais à quoy m'obliges-tu, Pysandre? et qu'est-ce que j'entreprens? de te parler de ces yeux devant lesquels il n'y en a point d'autres qui puissent tenir ferme, ny contester tant soit peu, sans en estre ébloüys. Si bien qu'à tout propos j'estois contraint de baisser la veüe, que je laissois tomber sur cette belle gorge; bien que c'estoit la détourner des feux et des esclairs, pour l'aller perdre dans les neiges de son sein, etc…»
Plus loin, on reconnaissait encore d'une manière frappante la situation du poëte à la Cour, devant la froideur apparente de la Reine:
«… C'est en ces lieux-là, Pysandre, qu'insensible au mal qui ne menaçoit pas seulement ma vie, mais qui desjà la pressoit, j'ay demeuré tout le temps que tu ne m'as point veü; que j'ay passé la plus grande part en oysiveté, sous les frais ombrages, le long des ruisseaux, parmy les fleurs et les herbes odorantes, entre les Nymphes et les Sireines, au comble de mille voluptez, si mon esprit eust esté capable de les ressentir, estant d'ailleurs comme il estoit réduit au comble de mille peines.—Ce n'estoient que festins où je n'estois traitté que des viandes les plus exquises; ce n'estoit que musique de voix et d'instruments, que danses de jeunes hommes et de belles filles. Enfin, ce n'estoient que jeux et que délices. Si j'estois accompagné, aussi estois-je seul quand je voulois: et, choisissant les exercices qui m'estoient les plus agréables, j'allois d'ordinaire m'escarter par la forest, où plusieurs fois je rencontray Diane, dont la seule présence me faisoit vivre, au mesme temps que son changement et le souvenir du passé me faisoient mourir.—Tantost je la voyois passer accompagnée des soixante filles de l'Océan, et des vingt autres qui ont le soin de ses arcs, de ses flèches, de ses brodequins et de ses chiens. Tantost je la voyois retourner de la chasse toute fière et glorieuse des Lions, des Ours et des Monstres qu'elle avoit terrassés.—Parfois aussi je la trouvois qu'elle estoit presque seule, où je pouvois tout à loisir la considérer et me faire voir. Mais le croirois-tu bien? Pysandre; si est-il bien vray, encore qu'il ne soit pas croyable! Quoiqu'elle me vist en l'estat où j'estois, portant la chaisne qu'elle cognoissoit bien et que je ne cognoissois pas moy-mesme, marque non-seulement de ma captivité, mais aussy de la fin à laquelle j'estois destiné; quoy qu'elle sceut bien que je m'en allois mourir pour elle, cependant elle eust le courage de me regarder sans pitié, comme si elle eust esté changée en une autre, ou qu'elle eust perdu tout d'un coup pour moy le ressentiment, le souvenir, la cognoissance et la parole…»
Mais, c'est trop nous attarder près de ce petit roman, dont le sujet se trouve résumé dans ces six vers de l'oracle à Endymion:
De l'Astre qui préside aux boix